Les nomades du feu

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Création et ermitage (élégie)

Je les appelle les nomades du feu, ces artistes, écrivains, créateurs, qui expérimentent à la fois l’hyper-sociabilisation, une forme parfois relative de succès, et le besoin de ne jamais demeurer trop longtemps au même endroit, de peur que la flamme qui les anime ne prenne le pas sur celles des autres.

Et que, d’un concert de chandelles, on n’écoute plus que la leur. Souvent, d’ailleurs, à leur corps défendant : c’est qu’ils deviennent naturellement des meneurs de conversation ou de charismatiques interlocuteurs. Et qu’ils ne font plus toujours attention au reste du monde.

Il y a une relation ambiguë à la création, car souvent avec elle vient la reconnaissance, l’ego et leurs pendants : l’orgueil et l’influence.

Loin de moi l’idée de faire l’apologie d’une vision judéo-chrétienne où le succès est un péché qu’il faut immédiatement crucifier sur l’autel des passions.

Simplement, les nomades du feu posent et se posent une question toute simple : y’a-t-il une éthique du créateur ? Peut-on trouver un équilibre entre l’envie d’être aimé, d’être reconnu, de fasciner et celle de vouloir toucher, émouvoir, mouvoir ?

Quelle pourrait être la frontière entre la création par égo et la création comme don ?

Les nomades du feu redoutent leur influence car ils savent qu’elle est réelle. Ils ont l’étincelle à laquelle on se rattache volontiers. On les trouve sympathiques, intéressant, ingénieux, géniaux. Mais ils ont peur de l’incendie que cette flamme, trop longtemps présente à un endroit, pourrait générer. Ou de toutes les flammes qui pourraient se contraindre et s’éteindre au contact de la leur.

Et voilà que naît un rapport nomade à la création, presque une vie d’ermite. Aller où le vent les porte sans s’attarder, sans s’implanter de trop. Assez peut-être pour semer des rêves et quelques contes au coin du feu. Et craindre les ombres qui marchent avec le songe. Le contrôle, l’agrégation, la capture des autres.

Faire naître des vocations, voilà l’une des joies de la création. Donner envie, non pas seulement de consommer, mais de s’emparer des outils et des questions. Mais inspiration, guide, maître… sont des positions d’influence dont on apprend à se réjouir et souvent à se méfier.

Car il faut laisser de la place. Consciemment se mettre en retrait ou se restreindre pour que les possibles émergent d’autres que soi-même. Inattendus, différents, imprévisibles.

L’ermitage est une forme d’ascèse. On s’y protège, espère-t-on, de ces défauts que l’on emporte avec nous et qui pourraient s’avérer aussi étourdissants que blessants.

Il y a rarement de révélation mystique dans ces ermitages. Simplement peut-être une meilleure connaissance de ce qui nous fait bouger et de ce qui nous manque.

On prend conscience de l’épaisseur du silence et dehors, depuis la retraite des montagnes, on voit le monde qui cavale et qui danse, et qui s’empare de brasiers aussi rapidement délaissés qu’ils sont encensés. Et ce tourbillon manque, car le nomade ne profite guère des fêtes de village, de l’insouciance de la vie qui dure, car il doit veiller sans cesse à repartir.

Lorsqu’il revient au monde, délaissant sa montagne, c’est toujours avec le plaisir de la vie retrouvée et l’amertume des changements constatés. Des saisons qui passent, des amours qui se consument et de la versatilité brillante des cœurs aimés.

Comme il est lourd parfois, le bagage de ces nomades, qui emportent avec eux plus de promesses d’éternité que beaucoup d’autres humains. On voudrait être aimé toujours, créer toujours, vibrer toujours… Mais dans les reflets du feu, l’ombre ne se dissipe pas et il faut alors trouver un rythme de voyage qui s’apparente parfois à une marche sur échasses.

Lorsque le pied fait mal, que les chaussures sont usées et que l’inspiration est aride comme le sentier, l’on doute de cette vie. On ignore si on l’a choisie ou si elle s’impose à nous. Ne devrait-t-on pas arrêter de fuir des fantômes et de courir après des chimères, et simplement s’installer sous l’arbre du prochain village rencontré pour y rendre racine ?

Comment voyager ? Avec qui ? Avec quoi ? Qu’emporter de soi ? Que donner aux autres ? Que s’offrir à soi-même ? Quelle forme donner au feu qui projettera ses ombres au prochain conte partagé ?

Avec au cœur, cette question :

Que signifie créer pleinement ?

 

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