Un moine descend les marches du Potala de bonne heure. Il s’appelle Lha-mo. Dans le matin tout neuf, sa silhouette rouge se détache sur la chaux blanche. Il marche d’un bon pas et sur son chemin, on s’incline respectueusement. Lha-mo est un bon ami de sa Sainteté le Dalaï-lama et, aujourd’hui, elle lui a demandé de faire quelques courses en son nom.

Il traverse la place devant le palais, en écartant doucement les poules d’une marchande confuse. Il y a encore peu de monde au dehors mais le marché ouvrira bientôt, attirant à ses étals les pèlerins venus nombreux se prosterner devant la silhouette massive du Potala.

Lha-mo traverse les rues ensommeillées de la ville. Il se dirige au Sud, chez Shenden la teinturière. Car dans un mois, sa Sainteté célèbrera la fête de la récolte avec la population de Lhassa. Pour l’occasion, il aimerait une nouvelle robe couleur safran.

Ce n’est pas la première fois que Shenden teint une étoffe pour Thubten Rinpoché. Il affectionne particulièrement le rouge profond qu’elle est la seule à maîtriser. Nombreux sont les moines qui viennent lui demander des chougu de la même couleur. Mais Shenden et sa Sainteté ont un petit accord secret : le rouge qu’elle obtient n’est que pour lui.

Lorsque Lha-mo entre dans l’atelier, la teinturière est déjà au travail. Un fichu gris sur les cheveux, elle est debout au-dessus d’une grande cuve fumante. L’odeur âcre du mordant fait pleurer les yeux mais Shenden n’en a cure. Elle remue son tissu avec une longue perche, observant la couleur qui se prend dans les fibres. Une noble femme de Lhassa lui a en effet demandé une robe de soie violine pour le mariage de sa fille. Shenden guette attentivement le moment où, au travers les gros bouillons de la cuve, elle percevra la présence du crépuscule d’automne. Il n’y a que lui pour donner à la soie cette couleur si brillante.

Sans un mot, elle fait signe à Lha-mo de s’asseoir quelque part et de la laisser travailler. Dans la fumée bleue qui remplit l’atelier et s’échappe entre les tuiles, la teinturière ressemble à une chamane plongée dans l’incantation d’un esprit mystérieux.

À bout de bras, la femme hisse hors de l’eau son tissu teinté. Un épais jus noir coule le long des plis mais l’on devine déjà que, lorsque le soleil et le vent auront fait leur œuvre, la soie déploiera une couleur sans pareille.

Shenden attire le moine à l’arrière, dans son minuscule jardin où l’air est bien plus frais. Dans le tout petit four en argile qui s’y trouve, une galette de crottin se consume sous une théière. Crémeux et blanc, le thé attendait patiemment l’hôte de la journée.

Lha-mo remercie, adresse une prière au matin et explique à l’artisane les souhaits de sa Sainteté. Shenden écoute et hoche la tête. Ses doigts s’agitent dans le vide. Lha-mo déchiffre patiemment le langage si particulier de la teinturière.  Shenden est muette mais possède la palette de mots la plus étonnante qui soit : les couleurs et les gestes. Les deux ensemble font de son travail une prière vibrante qui émeut toujours le moine aux larmes.

Ce n’est pas la première fois que Shenden réalise un chougu safran pour le Dalaï-Lama. Elle ne compte plus les fois où elle a approvisionné le Potala et ses occupants avec cette teinte éblouissante. Le tissu sera prêt la semaine prochaine, Sa Sainteté a sa promesse.

Lha-mo reste encore un peu. Il espère secrètement pouvoir apercevoir la soie violine avant son départ. Ils échangent des nouvelles des montagnes car le fils de Shenden est moine dans un petit monastère des hauteurs et Lha-mo y a suivi sa toute première formation. Avant l’hiver, le moine promet d’y monter pour saluer ses maîtres. Il emportera des cadeaux et de nouvelles bottes pour le fils de la teinturière.

Alors que Lha-mo reprend le chemin du Potala, dont la place grouille à présent d’échoppes et d’oiseaux, Shenden se met déjà au travail. Elle garde précieusement dans ses réserves du safran indien pour les commandes importantes. Bientôt, l’atelier embaume du parfum luxueux de l’iris tandis que l’eau prend lentement la couleur du couchant. Il ne faut surtout pas chauffer trop fort ou le safran ternira avant de donner tous ses pigments.

Le coton entre les mains de la femme est doux et délicat. Il se pose sur la peau comme la lumière du jour, sa trame translucide filtrant les éclats du soleil. Bientôt, il sera de la couleur de Ratnasambhava, réputée pour transformer l’orgueil en sagesse.

Après de longues heures de décoction, le bain est prêt. Shenden y plonge l’étoffe mordancée pour un premier bain. Il en faudra trois pour obtenir la couleur qu’elle recherche. Et elle seule sait précisément combien de temps le tissu devra rester immergé. Voilà des années qu’elle peaufine cette science des nuances.

Mais, lorsqu’à l’issue du temps nécessaire, Shenden hisse le tissu hors des bulles, elle fait un bond de surprise : le coton est aussi blanc et propre qu’à sa naissance. Toute la journée, elle essaye encore et encore, pourtant rien n’y fait. La nuit tombe et sur ses genoux, le coton humide n’a pas pris la moindre teinte de safran.

Le lendemain, et le surlendemain, Shenden essaye à nouveau sans plus de résultat. Elle finit par se résoudre à demander audience à Lha-mo pour obtenir son aide.  Au cinquième jour, elle accède donc à une petite salle du Potala où le moine l’accueille chaleureusement. À la grande surprise de la teinturière, sa Sainteté est là aussi. Thubten Rinpoché est curieux de voir l’étoffe si récalcitrante.

Les gestes de Shenden s’excusent. Le coton qu’elle apporte est plus blanc qu’une écharpe de pèlerin et, malgré tous ses efforts, Ratnasambhava ignore ses prières. Elle n’en dit pas mot, mais le safran du bain gâché lui a aussi coûté beaucoup d’argent. Elle n’aura pas les moyens d’en faire revenir d’Inde à temps pour le festival.

Le Dalaï lama emprunte un instant le coton blanc à l’artisane et l’observe silencieusement. Gravement, il s’adresse à Shenden. Peut-être que le tissu est imbibé de trop d’orgueil et que le safran refuse d’y prendre place. Peut-être que son futur propriétaire manque d’humilité. Alors sa Sainteté demande à la femme si elle pourrait lui trouver une couleur plus sage.

Shenden rentre à son atelier avec le coton blanc. Thubten Rinpoché a insisté pour qu’elle garde cette étoffe et n’en teigne pas une autre. Shenden réfléchit, ouvre ses placards mais ils débordent tous de produits rares : indigo, cochenille, garance.

Où irait-elle spontanément chercher l’humilité ?

Dans sa cuisine peut-être, car même Bouddha a retrouvé le goût de la nourriture avant d’atteindre l’éveil. Et ainsi Shenden met la main sur un pot de curcuma éventé qu’elle aurait dû jeter.

Elle décide d’en faire son allié et prépare un nouveau bain. Elle y glisse le coton en lui demandant d’être sage. Elle fait exprès de l’oublier et s’en va au marché, s’offre un thé en rentrant et prépare les cadeaux et les bottes de son fils Karma. Enfin, elle revient voir le coton.

Lorsqu’elle le hisse hors de la cuve, il brille doucement d’une jolie teinte jaune comme le soleil de l’automne. Ni éclatant ni timide, il rehausse sereinement l’atmosphère de l’atelier.

Alors, Shenden le met à sécher au vent et le laisse passer la nuit sous les étoiles. Le lendemain, la couleur n’a pas changé. Elle demeure, fiable et confiante. La teinturière adresse une prière à Ratnasambhava et prend le chemin du Potala. Sa Sainteté est là, à nouveau et un grand sourire illumine son visage à la vue de l’étoffe couleur curcuma.

Il s’incline devant la teinturière après que ses mains aient raconté l’histoire du coton et la remercie pour cette leçon d’humilité.

Lorsque les astrologues du Potala viennent le septième jour annoncer à Thubten Rinpoché qu’une nouvelle constellation est apparue dans le ciel, le Dalaï Lama laisse échapper un rire : une femme, lui raconte-t-on, teinte en ce moment-même le voile de la nuit au-dessus de l’horizon.

Ses étoiles d’un jaune délicat, constateront les agriculteurs, brillent particulièrement les automnes où les récoltes ont été abondantes. Les moines quant à eux, aiment à venir la saluer et à suspendre des écharpes en coton blanc à son intention tandis qu’elle pare la nuit de douces nuances sur la ligne même où passe le Soleil.

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