L’Architecte contemplait, depuis la colline toute proche où poussent les amandiers, l’immense chantier qui s’étendait à ses pieds, des bords du fleuve gris aux murailles de la ville.

Le palais que la très riche Dame Bensu lui avait commandé il y avait de cela quatre saisons était presque terminé. La noble Dame avait dessiné elle-même les plans de sa demeure aux trente-trois coupoles et aux quatre-vingt-dix bassins. Elle avait néanmoins demandé à l’Architecte « Construit-moi des bains qui seront comme les quatre fleuves du Paradis. Je te laisse décider de tout » et ce faisant, ses bracelets avaient dansé à ses poignets comme autant de soleils.

L’Architecte avait longuement réfléchi à la demande de la Dame. Il avait ciselé des patios au milieu des murs blancs pour y faire pousser des oasis de jasmins, de figues et de grenadiers. Il avait avait suspendu trente-trois coupoles de marbre et de verre sous le ciel du palais comme un massif de roses. Il avait élancé des voiles dans les chambres et les jardins, et fait éclore des phénix dans les stucs des plafonds.

Et en faisant tout ceci, il se demandait encore comment faire descendre le Paradis dans les bains de Bensu.

Ce fut le Contremaître qui le tira de sa méditation sur la colline où poussent les amandiers. Il leva sa main vers son front en saluant son maître et lui annonça que les artisans mandatés pour le chantier du palais au trente-trois coupoles étaient arrivés. Ils n’attendaient que l’Architecte pour présenter leurs travaux.

L’Architecte quitta donc les amandiers, dont les fleurs ressemblent à de la soie de Penjâm, et descendit à son bureau. Là, une petite foule le guettait, massée devant la porte. Elle s’écartât pour le laisser passer et l’Architecte demanda à ce que rentre le premier des artisans.

Il s’appelait Cihan, ce qui signifie Monde, et était argentier. Il apportait avec lui une plaque percée et gravée qu’il présenta ainsi :

– Maître, pour les bains de la Grande Dame Bensu, laisse moi recouvrir les murs de ces plaques. Vois, chaque trou est le pétale d’une fleur. Si on éclaire l’argent par derrière, comme les lanternes de cristal, alors la pièce se transforme en un jardin qui ne cesse d’onduler au vent.

Cihan posa sa plaque contre la fenêtre du bureau et aussitôt, projetés par la lumière crue de midi, des centaines de fleurs apparurent contre les murs, sur le sol, au plafond. Il y avait des iris alanguis par la chaleur, des tulipes de toute forme qui s’élançaient vers le ciel, des hibiscus de lumière, l’herbe tendre des prairies et même des oiseaux cachés entre les feuilles.

– Voilà qui est tout à fait remarquable, Cihan, dit l’Architecte, enchanté. Tu maîtrise l’art du photophore mieux que tous les argentiers et les verriers que j’ai pu croiser au cours de ma carrière. Laisse moi voir les autres candidats. Mais si aucun n’est capable d’une telle prouesse à son tour, tu remporteras le droit de faire les bains, à coup sûr !

L’argentier s’en allât très content et après lui, entra un jeune garçon portant des rouleaux sous le bras. Il s’appelait Eser, ce qui signifie œuvre. Alors qu’il déroulait ses panneaux sur les murs du bureau, il présenta son travail ainsi :

– Maître, je suis tisserand. Pour les bains de la respectée Dame Bensu, j’aimerais te présenter une étoffe que j’ai crée à cette occasion. Il n’y en aura pas de pareille au monde.

Le rouleau se déploya dans un souffle et l’Architecte se leva de son siège, tant il n’en croyait pas ses yeux. Impossible de savoir de quelle matière était fait le tissu fabuleux, mais il coulait littéralement comme une rivière dansante sous la Lune. L’eau du Paradis n’aurait pas été plus étincelante, ni plus fraîche. Toute soif et totue fatigue quittait le corps sitôt qu’on regardait les reflets de l’étoffe et c’était son âme que l’on baignait dans ces fils extraordinaires pour en ressortir le cœur apaisé et l’esprit clair.

– Voilà qui est proprement remarquable, Eser, dit l’Architecte, ébahi. Tu as porté l’art du tissage à une maîtrise que personne d’autre ne pourra jamais posséder. Laisse moi voir les autres candidats. Mais si aucun n’est capable d’une telle magie à son tour, tu remporteras le droit de faire les bains, à coup sûr !

Le tisserand s’en allât très content et après lui, entra une femme à la robe brodée de bleu. Elle avait des rubans de la même couleur qui lui faisait une couronne de tresses brunes et azur autour de la tête. Elle portait un petit coffre sous le bras. Elle s’appelait Gizem, ce qui signifie Mystère.

– Et bien, dit l’Architecte en souriant. On m’a dit que tu étais mosaïste, est-ce vrai ?

– Oui Maître, répondit Gizem.

– Tous les bains de cette ville sont rehaussés d’émaux et certains sont véritablement somptueux. Crois-tu que cette technique suffise à satisfaire la demande de la Noble Dame Bensu ?

– Cela, je ne le nie pas, Architecte. Mais je crois que la Dame qui régnera en ces lieux sera la plus heureuse des femmes car je fais mes carreaux moi-même.

– Et tu les assembles ensuite ? Toute seule ? Il te faudra des mois pour achever les bains du palais au trente-trois coupoles !

– Cela, je ne le nie pas, Architecte. Mais le résultat sera à la hauteur de ta patience, car mes mosaïques sont uniques au monde.

Disant ces mots, Gizem ouvrit son petit coffre devant les yeux de l’Architecte. Durant un long moment, il ne dit rien, le regard fixé vers l’intérieur de la boite sombre.

– Va, Gizem. Tu m’as convaincue.Tu feras les bains de l’Illustre Dame Bensu. Ne veux-tu pas que je demande à mes fournisseurs de t’aider ? Car tu risques bien de manquer de temps, nous n’avons que deux mois pour achever les bains.

– Cela je ne le nie pas, Architecte. Mais ne te fais aucune inquiétude. Dans un mois, je ferai livrer les carreaux sur le chantier de ton incroyable palais. Et dans deux mois, Dame Bensu pourra se baigner dans les eaux du Paradis.

Un mois plus tard, une file d’ânes batelés arriva sur le chantier de l’Architecte en soulevant des nuages de poussière. Chaque animal portait quatre paniers tressés qui descendait presque jusqu’au sol. Ils vinrent ainsi, par dizaine, par centaine, si bien que l’on dû réserver tous les caravansérails de la ville pour les accueillir.

Gizem montait le premier âne et se présenta ainsi devant l’Architecte. Elle demanda à se mettre aussitôt au travail. On l’amena dans les dix pièces qui deviendraient les bains du Palais et la mosaïste commença par demander aux maçons de lui réaliser chacun un mortier aux dosages bien précis.

Bien qu’un peu étonnés, les maçons obéirent sous la surveillance curieuse de l’Architecte. Gizem garda finalement avec elle trois maçons qui avaient réalisé ce qu’elle attendait et congédia tous les autres. L’âne sur lequel elle était arrivée se coucha sur le sol nu et Gizem vida lentement le contenu de ses paniers dans un coin de la première pièce.

Dans un bruit qui fit penser à mille ans de pluie sur le désert, une cascade de carreaux se répandit au solr, sous les yeux médusés de ceux qui étaient là. Un arc en ciel venait de s’installer devant eux, lumineux, nacré, chaque nuance incarnée toute entière dans l’émail lisse et brillant. Un maçon ramassa un éclat en s’extasiant devant le rouge incarnat de sa surface. Mais quand un autre le pris à son tour dans sa paume, le rouge de sang était devenu un jaune plus doré que le soleil levant. Dans les mains de l’Architecte, sous des cris de stupéfaction, le même émail était aussi bleu que le pigment des calligraphes.

Alors Gizem se mit au travail. Heures après heures, jour après jours elle collait ses carreaux avec grand soin, sans même tracer de ligne au charbon. Les quatre maçons avaient ordre de ne révéler à personne ce qui se passait dans les bains, et même l’Architecte ne pouvait y entrer. Les ouvriers ne pipaient mots et se contentaient, inlassablement, d’aller avec des sceaux de chaux mousseuse, et de faire venir les ânes porteur de paniers.

Chaque jour, lorsque tous étaient rentrés chez eux, l’Architecte devait encore attendre trois heures que Gizem quitte son travail. Jamais il ne parvenait à apercevoir le moindre pan de mur ou de bassin. Il lui demandait immanquablement alors qu’elle était sur le départ :

– Comment se porte le Paradis ?

Et la mosaïste répondait inlassablement :

– Kayyâm le boude toujours.

Enfin, au terme des deux mois, la Divine Dame Bensu demanda à visiter son palais aux trente-trois coupoles. En compagnie de l’Architecte, elle passa dans les salons, les oasis, et sur les balcons, s’extasiant de tant de beauté. Et bien sûr, lorsqu’elle eu fait le tour de chaque pièce merveilleuse, elle demanda à voir ses bains.

Alors l’Architecte fit venir Gizem et avoua en baissant les yeux qu’il n’avait pas encore observé le résultat terminé. Surprise, Bensu demanda qu’on ouvrît les portes et ce faisant, ses anneaux dansèrent à ses oreilles comme autant de croissants de Lune.

Les serviteurs obéirent puis s’effacèrent, et la suite de la Dame pénétra dans les bains.

Un murmure parcouru toutes les lèvres mais ne devint jamais parole. Chacun entra en silence, à pas minuscule, car chacun venait de mettre les pieds dans les jardins du Paradis.

Partout, sur les murs, sur le sol, dansaient les plantes que les Anges font pousser au delà des nuages. Elles fleurissaient sur les frises, oscillaient au bord des fenêtres, embaumaient autour des colonnes. Des ibis volaient sur les arcs, traversant les murs pour venir ensuite se percher sur une vasque et y tremper le bec. Un paon fit une lente roue respectueuse avant de poursuivre son chemin.

Partout où le regard portait, les mosaïques s’animaient d’une vie propre et délicate, parfois aussi imperceptible qu’un pétale tombant depuis un bandeau fleuri.

Autour du plus grand des bains, immense bassin ovale brodé d’or, les visiteurs fascinés vinrent se masser en ronde.

Dans les reflets d’azur des carreaux de Gizem, une carpe majestueuse tournait tranquillement. Ses écailles d’argent se substituaient par magie à la couleur première de la mosaïque. Sa longue queue brassa le sol et alors, disparaissant du bassin ovale, elle réapparût dans l’un des autres bains à proximité, sous les cris admiratifs de l’assemblée qui n’avait pas osé émettre un son depuis l’ouverture des portes.

La Sublime Dame Bensu fit venir l’Architecte pour lui poser mille questions, lui donner mille remerciements et l’assurer de mille ans de célébrité. Mais lorsqu’on chercha la mosaïste pour la présenter à l’assemblée, on ne trouva pas signe d’elle ni de ses ânes.

La légende veut que la mosaïste fut un ange en vérité et qu’elle se présenta à l’Architecte pour une raison secrète: les nuits d’hiver, lorsque le ciel est trop froid, on dit que le grand poisson d’argent, qui nage habituellement dans les eaux du Paradis, délaisse les fleuves célestes et vient se baigner dans le somptueux palais aux trente-trois coupoles avec la complicité de Gizem.
C’est son reflet que l’on aperçoit alors au milieu des autres étoiles, depuis les bains conçus par l’Architecte. Et c’est sur la colline aux amandiers que l’on profite le mieux de sa danse dans les eaux sombres du ciel, sur la ligne même où passe le soleil.

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