Tous les anciens contes commencent par une promesse.

Celui-ci n’est pas différent.

Il commence le jour où Yara vint voir l’océan. L’enfant qu’elle portait en elle ne connaîtrait pas son père, tombé de la falaise avec son cheval un jour d’orage. Yara avait peur. Sa famille ne savait pas encore pour l’enfant et ne savait pas non plus pour le père. C’était un accident. L’enfant était arrivé comme cela, un beau jour, et Yara ne voulait pas le perdre.

Alors la jeune femme vint voir l’océan. Elle le connaissait depuis toujours. Elle était née près de lui, dans le village de pêcheurs. Elle lui avait confié tous ses secrets, ses rires et ses larmes. Et ce jour-là, elle pleurait beaucoup. Des larmes salées comme les vagues qui se prenaient dans ses boucles noires.

L’océan entoura ses pieds nus avec douceur et murmura en faisant rouler les cailloux :

Sois sans peur. Le jour où l’enfant s’annoncera, viens avec lui sur la grève

Quelques mois plus tard, Yara sut que l’enfant voulait naître. Elle sortit de chez elle, enroulée dans tous les châles qu’elle avait pu trouver. Au bord du rivage, sous le vent de l’été, elle ressemblait aux sirènes dont les nageoires font comme des voiles dans les profondeurs. Elle marcha péniblement jusqu’à l’océan, suppliant l’enfant d’être patient.

L’océan prit doucement Yara dans ses bras et l’attira loin de la plage blanche. Lorsqu’elle fut dans l’eau jusqu’à la taille, le sable sous ses pieds devint lisse et dur. Elle sentit le fond de l’eau bouger et glisser, et ses jambes en équilibre sur ce sol étrange glisser vers le large. Mais les vagues l’empêchaient de tomber et lorsqu’elle fut très loin de la plage, Yara comprit qu’elle avait les pieds posés sur quelque chose qui nageait au fond de l’eau.

Émergeant de l’écume, un bout de carapace rouge comme le soleil, petit d’abord, puis immense, vaste comme une plage, et des algues, et des pierres, et des rochers, un chemin, des arbres, une maison ! Lorsqu’il fut tout à fait sorti de l’eau, brassant les flots de ses pattes carapaçonnées, Yara comprit : elle marchait sur le dos d’un crabe-monde. Tout autour la mer, et puis cette île pour elle et l’enfant.  Elle s’assit au bord de la carapace, les jambes dans l’eau pour soulager son corps brûlant. Le crabe demeurait parfaitement immobile.

Et l’enfant naquit ainsi, au milieu des vagues, la peau et les yeux tout dorés. Son premier châle, celui brodé de fleurs, Yara en fit un lange. Elle s’endormit ainsi, sur la carapace, l’enfant dans ses bras et le sourire aux lèvres. Tandis qu’elle rêvait, le crabe-monde s’adressa à l’enfant :

Bienvenue à toi, Ismat.

Yara s’installa dans la maison blanche sur le dos du crabe. Elle pêchait du poisson pour elle, assise entre ses yeux profonds et ramassait les fruits qui poussaient sur les arbres. Le crabe demeurait à la surface de l’océan, dérivant lentement. Parfois la mer se levait et il fallait se réfugier au sommet de la carapace. D’autre fois, les mouettes apportaient depuis la terre de la semoule et de l’huile. Et tandis que Yara pêchait, chantait, rêvait, Ismat grandissait.

Bientôt, le lange à fleurs devint trop petit pour l’enfant. Alors Yara prit son deuxième châle brodé de feuilles et confectionna une chemise pour Ismat. Et à l’âge où les enfants font leurs premiers pas dans les rues de pêcheurs, Ismat nageait durant de longues heures au milieu des dauphins ou escaladait les pattes du crabe en riant.

Un soir, la tempête se leva sans prévenir alors que l’enfant jouait dans l’écume. Le bleu de l’océan disparut aussitôt, avalé par des vagues vertes et noires. Et Yara, courant sous la pluie, cria le nom d’Ismat jusqu’à ce que sa voix se brise. Lorsqu’enfin l’ouragan fut passé, elle trouva son enfant endormi dans une pince du crabe monde, inconscient du danger. L’océan tâcha de réconforter Yara, mais Ismat eut interdiction de sortir de la maison blanche pendant sept jours.

Le temps passa. L’enfant apprit à parler la langue des hommes, celle des oiseaux et des marées. Sa soif d’apprendre et d’essayer ne semblait pas avoir de limite. Yara se disait parfois, en observant Ismat, que l’horizon lui-même lui ne suffirait jamais.

Et puis il y avait les bateaux. Jamais aucun n’était venu assez près pour découvrir le crabe monde et ses deux occupants. De loin, la carapace devait ressembler à une île bien quelconque, vide et minuscule et les voiles des hommes la contournaient de très loin.

Mais l’enfant n’en perdait pas une miette. Sitôt qu’un mât apparaissait à l’horizon Ismat se précipitait en haut des arbres pour suivre la silhouette des navires jusqu’à ce qu’ils s’évanouissent au loin. L’enfant les regardait chaque fois plus longtemps et revenait chaque fois plus silencieux.

Si bien que Yara vint un soir parler à l’océan et au crabe-monde. Leur discussion dura longtemps, sous les étoiles d’été, et fit dans le silence de la mer comme le chant des coquillages.

Le lendemain, Yara demanda à Ismat de l’aider à couper les arbres autour de la maison blanche. Ils enlevèrent les branches et l’écorce et tressèrent des palmes en cordes serrées.

À la fin de la journée, un radeau avait remplacé les bosquets. Des branches, Yara et l’enfant firent une flambée pour cuire du poisson frais et quelques coquillages des profondeurs.

Le lendemain à l’aube, Yara prit son dernier châle, celui brodé de nuages, et en fit une voile pour le radeau. Elle y embarqua ses maigres affaires et vint longuement remercier le crabe-monde tandis que l’enfant s’essayait déjà au pilotage de leur esquif de fortune.

Ils abandonnèrent finalement la carapace écarlate. L’océan envoya les dauphins guider le radeau sur les flots et pour la première fois depuis des années, le grand crabe-monde retrouva les profondeurs silencieuses de la mer. Avec lui disparut la maison blanche.

Yara et l’enfant débarquèrent sur la plage de cailloux, au crépuscule. ( À ceux qu’ils rencontrèrent?), ils racontèrent la même histoire : comment ils étaient partis en voyage et comment, pris par l’orage, ils avaient perdu leur bateau et avaient dû rentrer en radeau. Si personne ne les crut, personne n’en dit rien. Aucun des pêcheurs n’avait jamais vu l’enfant mais aucun ne posa de question.

Yara retrouva sa maison sur la falaise et Ismat fit connaissance avec les autres enfants du village. Ils lui apprirent tout ce que la mer ne savait pas enseigner aux enfants mais Ismat demeurait très attaché à l’océan. Ses grands yeux dorés fixaient chaque jour longuement l’horizon depuis la plage. Yara se disait toujours, en observant Ismat, que l’horizon lui-même lui ne suffirait jamais.

Un soir où Yara profitait du vent sur la falaise, Ismat vint la voir en courant, le souffle éperdu. Les pêcheurs avaient trouvé le crabe-monde et voulaient le manger ! La mère et l’enfant partirent vers le village aussitôt. Sur la grève, les marins exhibaient un énorme crabe rouge. Il n’était pas aussi gigantesque qu’auparavant mais Yara le reconnut aussitôt, à cause de ses deux yeux dorés qui la fixaient profondément. En pleurant, elle comprit que le crabe avait voulu revoir Ismat et s’était trouvé pris dans les filets des bateaux.

Elle supplia qu’on remette l’animal à l’eau mais personne ne voulut rien entendre. L’enfant pleura aussi mais les pêcheurs n’écoutèrent pas. Seul l’océan vint leur caresser les pieds pour essayer de les consoler. En vain.

Le village déjeuna ce soir-là d’un énorme crabe. La mère et l’enfant assistèrent de loin au festin. Yara berçait Ismat sur ses genoux, murmurant une chanson dans la langue des vagues. Lorsque tous furent rentrés chez eux, l’enfant alla chercher dans les cendres du feu la carapace du crabe-monde. Les flammes l’avaient rendue dorée et creuse. Serrant ce souvenir contre son cœur, Ismat traversa la plage et lorsqu’il eut de l’eau jusqu’au ventre, il confia la carapace à l’écume de l’océan qui l’emporta au loin.

Un matin, Yara annonça à Ismat qu’elle partait: elle ne voulait plus vivre sur la falaise. Elle lui offrit son dernier châle, celui brodé d’oiseaux, et lui dit d’en faire ce qu’il lui plairait. L’enfant embrassa sa mère et confia son souvenir à l’océan. Le lendemain, la maison de la falaise était vendue et Ismat s’élança de la falaise, déployant le châle au-dessus de sa tête.

Les pêcheurs qui étaient dans leurs bateaux ce jour-là racontent qu’Ismat n’a jamais atteint l’océan. Il s’est élevé au contraire loin au-dessus de l’écume et a disparu dans les nuages.

Ils racontent aussi que la nuit-même, un crabe est apparu dans le ciel, immense, grand comme le monde. Et les pêcheurs rêvent bien souvent lors des nuits d’été qu’ils pêchent au milieu des étoiles, emportés par leurs voiles vers un monde inconnu, sur la ligne même où passe le Soleil.

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