Écoute,

Je vais te parler du temps où la Sarasvati coulait encore, des montagnes éternelles jusque dans la mer. Je vais te parler du temps où ses eaux sacrées baignaient les remparts de Sidhpur. Chante, ô déesse, toi qui la première fit des roseaux des rivière le calame des poèmes. Chante pour nous ce passé lointain où l’on se baignait dans les eaux rayonnantes de ton fleuve.

Tirath bhumipavan Siddhakshetra subhasar,

Nirmal nir vahe Sarasvati sada mokshko dwar…

A Tirath, en ce lieu sacré, se trouve Siddha Kshetra, où coulent les eaux pures de Sarasvati… Et ainsi se présenta un matin la Chèvre, qui venait boire. Elle avait accompagné Krishna à travers les chaudes plaines de Gujar, et offert à son repos le lait de ses mamelles et l’ombre de ses cils.

Vint la Chèvre, sabots noirs et laine dorée, boire au bord des marches de la ville. Elle vivait chez le poète Jaydev, qui l’aimait beaucoup. Il lui offrait des figues, des pistaches et on la voyait souvent promener une tâche rouge entre ses deux petites cornes. En échange, la Chèvre offrait son lait et ses petites dents tranchantes pour désherber le jardin.

Le poète travaillait de longues heures chaque jour, emplissant des feuillets et des feuillets de vers ciselés. Parfois, il s’éveillait tout fiévreux dans la nuit et ne trouvait le repos qu’après avoir terminé une stance. Nombreux étaient les dévots à venir le voir pour écouter ses chants et les musiciens de la cour se bousculait à la porte pour être les premiers à recevoir l’honneur de composer sur ses vers.

Mais Jaydev trouvait toujours un moment pour s’étendre sous les arbres en compagnie de la Chèvre, à qui il chuchotait les poèmes qu’il n’avait pas encore écrit.

Pourtant un jour, le poète ne vint pas. La Chèvre inquiète demanda des nouvelles de son maître à sa femme qui barattait le beurre, et celle-ci répondait qu’il était tombé terriblement malade. Les médecins parlaient d’une extrême fatigue qui le gardait inconscient et fébrile.

Piya, tout en continuant à baratter, expliqua que la cour avait commandé une grande œuvre à son époux, mais que dans son état, il serait bien en peine d’honorer la commande.

La Chèvre s’en allât donc trouver Krishna, qui dansait avec des bergères dans les près du Gujar

Il chantait pour les gardiennes de vache des poèmes emplis de fleurs et de soleil, et ses mots embaumaient jusqu’à l’air de la prairie.

La Chèvre écouta attentivement puis revint voir son maître toujours malade. Elle lui murmura à l’oreille les belles paroles du fils de Vasudeva. Le poète les reçut comme une terre aride reçoit la pluie d’été, et sa fièvre disparaissant aussitôt, il se jeta sur ses tablettes pour consigner ses vers.

Mais le lendemain, épuisé par tant de travail, Jaydev succomba de nouveau à la fatigue. La Chèvre reprit le chemin des près et se coucha à nouveau dans les talus pour écouter Krishna chanter. Et ainsi fit-elle pendant neuf jours, portant l’inspiration jusqu’à son maître.

Au dixième jour, Râdhâ qui venait rende hommage à son divin amant, aperçu la laine dorée de la chèvre au travers des talus, qui détala aussitôt à son approche. Elle raconta cette curieuse rencontre à Krishna tandis qu’ils se reposaient sous les arbres. Et le dieu en fût terriblement fâché.

– Si elle était venue me voir, je lui aurais donné un remède pour son maître. Mais voilà qu’elle dérobe ce qui ne lui appartient pas.

Alors Krishna envoya le Tigre à la poursuite de la Chèvre, et le fauve rouge eût tôt fait de rattraper la fautive. Il se jeta sur elle et lui croqua la queue et les pattes arrière en une seule bouchée avant de s’en retourner dans les montagnes.

Ce furent les bergères de Râdhâ qui trouvèrent la pauvre Chèvre au crépuscule. Elles se lamentèrent sur le sort de ce bel animal qui voulait aider son maître malade. Toutes s’en allèrent implorer le pardon de Krishna et leurs larmes finirent par attendrir le cœur de la divinité. Prenant la Chèvre dans ses bras, il s’avança dans les eaux de la Sarasvati en chantant.

La déesse, entendant son appel, vint au chevet de la Chèvre et lui offrit une queue de poisson en récompense de son dévouement, en mélangeant aux larmes des bergère l’eau du fleuve et l’encre de ses pinceaux.

Elle demanda à Krishna de la garder près d’elle et le dieu accepta. Il vint au même instant au chevet du poète, qu’il libéra de la fièvre et à qui il offrit les poèmes que ce dernier avait entendu.

A Tirath, en ce lieu sacré, se trouve Siddha Kshetra, où coulent les eaux pures de Sarasvati… Et ainsi la Chèvre demeura auprès de la déesse, offrant à ses pinceaux ses poils de laine dorés, pour que se tracent encore et toujours les fleuves dans le monde et les poèmes dans le cœur des hommes. Et Jaydev vint toute sa vie s’asseoir au bord de l’eau pour murmurer à l’onde les poèmes qu’il n’avait pas encore écrit. L’un d’eux, en particulier, est dédié à Krishna et à ses bergères, qui épargnèrent sa petite chèvre tant aimée.

अक्ष्णोर्निक्षिपदंजनम् श्रवणयोस्तापिङ्च्छगुच्छावलीम्
मूर्ध्नि श्यामसरोजदाम कुचयोः कस्तूरिकापत्रकम् ।
धूर्तानामभिसारसंभ्रम जुषाम् विष्वङ्निकुञ्जे सखि
ध्वान्तम् नीलनिचोलचारु सुदृशाम् प्रत्यङ्गमालिङ्गति ॥
काश्मीरगौरवपुषामभिसारिकाणाम्
आबद्धरेखमभितो रुचिमङ्जरीभिः ।
एतत्तमालदलनीलतमम् तमिस्रम्
तत्प्रेमहेमनिकषोपलताम् तनोति ॥

Voici maintenant que la nuit revêt d’atours faits pour l’amoureux mystère les nombreuses jouvencelles qui se hâtent vers le rendez-vous ; elle met du noir à leurs beaux yeux ; elle fixe les feuilles du noir tamâla derrière leurs oreilles ; elle entremêle à l’ébène de leurs cheveux l’azur foncé du lys d’eau et saupoudre de musc leurs seins palpitants. Le ciel de la nuit, noir comme la pierre de touche, éprouve maintenant l’or de leur amour et est sillonné de lignes lumineuses par les éclairs de leur beauté qui surpassent ceux de la beauté des Cachemiriennes les plus éblouissantes.

Pour se faire pardonner sa colère, Krishna porta la Chèvre parmi les étoiles, au bord du grand fleuve céleste, où elle continue à chuchoter à l’oreille des poètes les mots divins qui font tourner le monde et le cœur des Hommes, sur la ligne même où passe le Soleil.

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