lionDans l’immense désert de sable qui s’étendait jusqu’à l’horizon, derrière les dunes nacrées du Sud, vivait Ichrak, le lion doré seigneur des sables. Son nom, il le devait à l’or flamboyant qui auréolait sa tête souveraine.

Tous les habitants du désert s’interrompaient pour observer sa course solaire au travers des dunes. Il passait comme l’été, étincelant sous le soleil implacable du désert, jouant de ses rayons comme un cavalier nomade. Toujours seul, Ichrak traversait sans cesse son royaume, transformant les environs en poudre d’or dispersée par le vent.

Le jeune seigneur était noble et courageux. Il ne craignait pas d’affronter les buffles à longues cornes qui saccageaient les précieuses oasis sous leurs milles et milles sabots de fer. Toujours, le lion les convainquaient de reprendre leur voyage avant que les palmeraies ne deviennent poussière sous les pas du troupeau.

Lorsqu’Ickrak passait entre les arbres, le nadir semblait le suivre en compagnon fidèle, accroché à l’or de sa crinière immense.

Nul n’avait jamais vu, dans le désert ou ses palmeraies, le seigneur en autre compagnie que lui-même, veillant sans repos sur les dunes dansantes.

Nul le savait, dans le désert ou ses palmeraies, qu’Ichrak avait depuis longtemps perdu le sommeil. Lorsque son père le soleil disparaissait derrière les crêtes roses de l’horizon, le lion allait s’asseoir sur la dune la plus haute et là, dans le voile indigo de la nuit, il se refusait à fermer l’œil.

Ichrak aimait Nour, l’étoile de minuit. Il l’aimait d’un amour ardent, empli d’éclats de jour. Comme une perle rose suspendue à la voûte divine, Nour brillait doucement. Au feu du lion, elle renvoyait des poèmes silencieux et délicats. Elle lui chantait, dans sa langue stellaire, la beauté de l’Infini, les légendes des astres et les rêves d’envol.

Plus la nuit déployait son étole de soie, plus Nour montait et brillait, et plus Ichrak l’aimait. Il se couchait sur le sable froid et écoutait sa princesse composer ses poèmes célestes, bercé par sa lumière. Puis, à l’heure où les fennecs rentraient de la chasse, Nour commençait son lent retour vers l’autre face du monde, accompagnant la lune de ses chants délicats. Ichrak la suivait de loin, longeant les lignes des dunes, craignant à chaque pente de la perdre de vue pour toujours. Nour lui envoyait un dernier baiser puis disparaissait dans l’aube laiteuse, sa présence diamantine bientôt remplacée par l’ardeur du Soleil.

Le prince lion ne pensait plus qu’à son étoile et se morfondait de ne savoir voler. On lui avait fait cadeau d’un cœur pour l’Amour mais plutôt que de vastes et légères plumes d’argent, la nature l’avait empêtrée dans l’or étouffant d’une fourrure épaisse.

Bientôt, Ichrak cessa de manger et de parcourir son domaine qui s’éteignit petit à petit. Les oasis menacèrent de devenir paille et poussière.

Une nuit, alors Ichak attendait la venue de Nour sous la voûte pailletée, vint le trouver Djibril, petit serpent couleur d’ébène. Il s’enroula humblement autour d’une brindille aux pieds du lion.

« – Salut à toi, Ichrak, toi né d’une goutte de soleil. Comment te portes-tu en cette vaste nuit ?

– Salut à toi, Djibril aux yeux de pluie. Vois, je veille encore depuis la grande dune.

– Tu as le cœur bien lourd, lion, je le sens dans l’air comme je sens l’arrivée des nuages. Ma langue me dit tout des variations du ciel et de celles de ton cœur. Qu’est ce qui tourmente ainsi le seigneur du désert ?

– J’aime une princesse, Djibril, mais ma condition m’interdit de l’atteindre jamais.

– Je sais lire dans les mouvements du vent, je sais saisir la cigale sur son grain de sable, cependant j’ignore comment l’on atteint une princesse. Mais va voir Yessouah, le calife qui règne sous la montagne. C’est un sage et un seigneur. Il saura sûrement t’aider. »

Ichrak remercia Djibril, qui souhaita bon voyage. Le lion passa une dernière nuit avec Nour et lui promit de vite revenir avec le pouvoir de la rejoindre. Nour brilla plus fort cette nuit là, pour lui donner du courage et parce qu’on était le sixième jour du huitième mois.

Ichrak, nadir glissant tel un mirage, parcouru tout le désert vers l’horizon de l’Est. Il arriva dans le royaume de Yessouah, qui régnait sur les montagnes noires et bleues à la frontière du fleuve. Son palais était une grotte immense, taillée dans la roche plus lisse que le verre. Mille et milles salles s’égrenaient comme un chapelet dans le cœur de la montagne. On accueillit Ichrak avec beaucoup de courtoisie et on le mena devant le calife, qui trônait sur une banquette d’ivoire au dessus d’un grand bassin. Dans la pierre noire et bleue du palais, le bassin semblait avoir été rempli par un fragment de nuit.

Yessouah se leva et glissa vers le lion avec fraternité. Ses écailles d’émeraude et de rubis se reflétaient dans les piliers sculptés de la salle comme autant de trésors miroitants et éphémères. Puisqu’il était le plus sage de tous les cobras, le calife portait une pierre de jade entre ses yeux bleus et sa collerette était semées de grains d’or et de grenats.

« – Salut à toi, Ichrak, toi né d’une goutte de soleil et seigneur du désert. Que me vaut le plaisir de ta venue ?

– Salut à toi, Yessouah, toi l’émeraude sous la montagne. Je viens te voir pour une princesse.

– Ce n’est pas de l’une des dames de mon royaume que tu parles. Qui est-elle ?

– Elle s’appelle Nour. Elle est compagne de la Lune et zénith de minuit. »

Yessouah écouta Ichrak lui parler du désert, de Nour, des plumes d’argent et de Djibril, le petit serpent d’ébène. Il l’écouta en oscillant très lentement la tête. Lorsque le lion eût fini son récit, le calife déploya doucement sa collerette qui fit comme un ciel étoilé dans le bassin à leurs pieds.

« – Il est difficile, Ichrak, de renverser des obstacles qui semblent définir qui nous sommes. Tu voudrais posséder des plumes pour rejoindre ton aimée mais tu n’en as point. Tu voudrais ôter ta superbe parure incandescente pour être aussi léger que l’air mais tu ne peux point. Tu règnes sur le désert et non sur la voûte céleste et cela te ronge le cœur. Mais puisque l’amour a choisi de naître sous cette forme, c’est que la solution doit être à ta portée.

– Vois-tu laquelle, sage calife ?

– Comment le saurais-je ? Je sais lire les récits de la montagne et venir à bout des mangoustes qui nous menacent parfois. Je sais trouver les joyaux qui dorment depuis l’aube des temps et déchiffrer les battements du cœur de la Terre. Les princesses d’ici sont des éclats de diamants, non de pures lumières. Je ne règne pas sur le désert et n’y entends rien en étoiles. Retourne chez toi, Ichrak, et cherche dans ce qui fait de toi ce que tu es. »

Ichrak remercia le calife pour son accueil et ses conseils mais il reparti très malheureux car sans solution à ses tourments.

Lorsqu’il arriva dans le désert, le jour venait de tomber sur les crêtes roses des dunes mouvantes. Il songea alors que, dans les montagnes, au milieu des aplombs et des a-pics, il n’avait jamais vu le ciel. La présence de Nour ne lui était pas cachée dans son royaume, alors que le sage cobra ne pouvait jamais admirer l’étole indigo et sa cohorte céleste. Cette pensée le consola un peu.

Il rejoignit la plus grande dune et se mit à observer le ciel jusqu’à ce que Nour apparaissent, rayonnante et ravie de le revoir étendu sous sa lumière. Mais le lion ne parvenait pas à se réjouir. L’immensité de la voûte divine lui broyait le cœur et ne lui apportait aucun réconfort. Lorsque l’aube incandescente revint, Ichrak resta couché dans le sable, écrasé par un impossible qui empêchait jusqu’à sa respiration.

Sous l’ardeur de midi vint Malik, éclat d’onyx et dard de feu. Le scorpion trouva son seigneur terrassé par un mal terrible sous le nadir, son père.

« – Salut à toi, Ichrak, toi né d’une goutte de soleil, seigneur du désert et fils du Nadir. Quel mal terrible t’abat soudain, ô roi de cette terre !

– Salut à toi, Malik, toi le sablier de l’imprudent. Comment peux-tu connaître le mal dont je suis affligé ?

– Je suis à la fois le poison et le remède de cet endroit. Pour toi je serai le remède, si tu veux bien de mon aide.

– Je désespère de trouver quelqu’un à la hauteur de cette tâche infinie !

– Le désert aussi est infini, tout comme l’est la famille de Malik. Invisible et pourtant aussi nombreuse que les étoiles.

– Tu es peut-être mon salut. Que puis-je faire pour obtenir ton aide ?

– Le nadir est un ennemi terrible en ces lieux. Même moi, sous ma carapace, je suis victime des traits brulants de ton père. Offre moi l’asile de ta crinière et le feu de ta lignée. Ainsi je vivrai moins difficilement et pourrai transmettre ces cadeaux à mes enfants. En échange, Ichrak, je t’aiderai. »

Le lion et le scorpion conclurent le marché malgré la mauvaise réputation des scorpions. Tapis sous la fourrure étincelante du grand félin, Malik se reposa en attendant le crépuscule. Lorsque celui-ci parût à l’horizon, Ichrak honora sa deuxième part du marché. Il donna au scorpion un peu du feu de sa lignée. Malik l’avala et disparût dans le sable, éclat d’onyx dans le couchant.

Ichrak attendit ce qui lui sembla être mille et mille vies. Et alors que Nour, la divine, entamait sa course vers le zénith de minuit, la dune toute entière s’agita et s’ébruita. En longue colonne, comme les caravaniers qui vont sur les crêtes à la lueur des étoiles, vint la famille de Malik avec ce dernier à sa tête.

Chacun portait une rose des sables ramassée dans le cœur secret des dunes. Humblement, ils déposèrent leur présent devant le lion stupéfait. La grande dune, grossie par ces milliers de fleurs des sables, grandit et grandit sans cesse. Bientôt, elle s’éleva si haut que son sommet se perdit dans les nuées. Lorsque tous les scorpions s’en furent retournés sous le sable, Malik seul demeura.

« – Monte rejoindre ta princesse, Ichrak, amant d’une étoile. Notre marché est rempli. »

Et sans attendre de réponse, il disparût à son tour, éclat d’onyx dans le silence indigo.

Alors Ichrak s’élança sur le flanc de la dune désormais étirée vers l’Infini. Alors qu’il parvenait au sommet de la dune immense, Nour, la sublime, atteignit l’apogée de sa course céleste. Voyant bondir le lion à sa rencontre, elle lui ouvrit les bras, irradiant comme jamais on n’avait vu astre irradier.

L’instant d’après, le vent du désert soufflait sur la grande dune, dispersant les roses des sables et les retournant au désert d’où elles étaient nées.

C’est pour cela qu’Ichrak a trouvé sa place près de Nour sur la voûte céleste et qu’il y trône toujours le huitième mois, lorsque le nadir du désert est le plus ardent.

C’est aussi pour cela que les scorpions du désert ont, dans leur dard, le feu incandescent et qu’ils sortent plus volontiers la nuit pour observer les deux amants réunis sur l’étole indigo de la nuit, sur la ligne même où passe le Soleil.

Retour aux 12 contes