Sur le bord de l’oued, il y avait une petite ville sage bordée par les jasmins et l’air du sable chaud. On y vivait lentement, au rythme des ânes et des vieilles légendes gravées dans les grottes. Là, près de ce village de poussière et de figues, vivaient deux enfants. Zayane, la fille du marchand de roses et Tarik, l’élève du magicien. Ils étaient amis depuis leur enfance.

Le maître de Tarik vivait dans un grand palais au-delà de la mer de sel. Personne ne l’avait jamais vu, sauf son élève qui avait l’absolue interdiction de révéler ses secrets. Mais comme le garçon était un apprenti appliqué, le magicien le laissait aller au village pendant les foires, où l’on pouvait trouver de tout, y compris les fioles étranges qui servent aux arcanes magiques.

Lorsque Tarik se rendait à la foire pour honorer les commandes de son maître, la foule guettait au loin l’éclat de ses colliers magiques jusqu’à apercevoir le prisme des pierres précieuses dansant à son cou. « Voilà Tarik et ses sortilèges », murmuraient les passants.

Zayane, quand à elle, vivait dans la roseraie de ses parents. Elle aimait beaucoup les fleurs mais préférait de très loin la musique. Avec sa grand-mère, elle avait appris à fabriquer les grelots d’argent que portent les danseuses aux chevilles et elle en façonnait de très beaux malgré son jeune âge. Elle y gravait les humeur des nuages, les oiseaux des oasis et les fleurs de son père.
Lorsqu’elle se rendait à la foire pour accompagner ses parents et sa grand-mère, la foule tendait l’oreille jusqu’à entendre le tintement de sa marche légère. « Voilà Zayane et ses grelots » souriaient les passants.

Cette année là, à la foire, les deux enfants se retrouvèrent avec joie mais le front de Tarik était marqué par le soucis et la crainte. Zayane lui demanda ce qui le tracassait ainsi. Alors le garçon lui saisi le bras et l’emmena derrière les étals. De sous un vieux tapis usé, il dégagea un coffre en bois sans serrure ni poignée. D’une voix inquiète, il expliqua qu’il avait pour projet de quitter la région et de traverser la mer par delà laquelle, disait-on, se trouvaient de grands magiciens.

« – Mon maître ne m’enseigne rien d’autre que des filtres de nuit et des potions d’amour. Je voudrais pouvoir commander à la course des étoiles et aux humeurs de l’océan ! Si je ne fuis pas d’ici, je n’apprendrai rien.

– Mais le coffre, Tarik, que contient-il ?

– Toute la magie de mon maître. Il n’imaginait sans doute pas qu’un jour quelqu’un penserait à la lui dérober. Je ne sais pas encore comment l’ouvrir mais j’aurais tout le voyage pour trouver. »

Affolée, Zayane allait répondre lorsque le vent se leva sur la foire. Une tempête gronda dans le lointain et la poussière tourbillonna bientôt dans les rues. Tarik se leva d’un bond, prit sous son bras le coffre magique et se mit à courir en serrant le poignet de la jeune fille. Il s’élança dans la grande rue, où volaient déjà les paniers et les auvents. Derrière eux se fit entendre la course sinistre d’une tornade. En se retournant, Zayane crut apercevoir, dans le nuage de sable, une meute de gros chiens jaunes à leurs trousses. Tarik murmura quelque chose qui n’avait aucun sens et une bourrasque souffla devant lui, écartant les obstacles. Personne ne semblait les voir, les marchands courant après leurs biens qui volaient en tout sens.

La tornade rattrapa les deux enfants alors qu’ils atteignaient l’escalier de la place. Elle les engloba dans un nuage obscur et Tarik fût soulevé du sol. Zayane le tira vers elle de toutes ses forces mais les doigts du garçon lui échappèrent et, l’instant suivant, elle était seule sur les marches, ses cheveux plein de sable sous un soleil éclatant. Tarik s’était évaporé et Zayane aurait juré avoir vu une longue main avec des bagues à chaque doigt s’emparer de son ami avant que la tempête ne tombe.

Elle raconta tout ce qu’elle avait vu à ses parents qui soupirèrent. Ils ne voyaient pas comment venir en aide au garçon, aussi proposèrent-ils d’y réfléchir le lendemain lorsque l’agitation de la foire serait retombée. La nuit venue, Zayane s’assit dans la roseraie pour trouver une solution. Elle faisait rouler ses grelots contre les pierres mais son esprit tournait en rond comme un moulin, à moudre du désespoir.

La Lune, qui aimait bien se baigner dans les roses fraîches, vint se poser sur l’épaule de la jeune fille et lui dit d’une voix douce :

« – Tu sais, Zayane, Tarik a eût tord de voler son maître et de s’enfuir. Masfal est un sorcier puissant. Il n’aurait jamais laissé passer un tel affront.

– Je sais, répondit-elle. Mais j’ai peur que la punition dépasse de loin sa faute.

– Les magiciens sont bien souvent cruels, soupira la Lune, parce qu’ils ne vivent plus parmi les hommes depuis trop longtemps. Je veux bien t’aider pour cette fois. Prends ce rayon entre tes doigts. »

Zayane attrapa un rayon de lune dans sa main et tira doucement alors que l’astre remontait au ciel. Le rayon fit un long ruban à la couleur indicible qui s’enroula aux pieds de la jeune fille. Zayane le ramassa et le glissa dans son manteau, contre son cœur.

Elle se glissa jusqu’à l’écurie et prit l’âne de sa grand-mère par la bride. Rassuré par le chant des grelots qu’il connaissait bien, l’animal suivit docilement Zayane jusqu’au seuil de la maison. Elle grimpa sur son dos et d’un petit coup de baguette, s’en fût dans la direction du palais de Masfal, de l’autre côté de la mer de sel.

La fraîcheur de la nuit avait chassé la fournaise qui baignait chaque jour la grande plaine rose et craquelée. Les petits sabots de l’âne portaient sans faillir Zayane au travers de l’étendue désertique. Ils arrivèrent tout deux en vue du palais alors que l’aube se levait, plus rouge et veloutée que toutes les roses du monde.

Une immense tour blanche s’élevait face au soleil, constellée d’émaux pourpres et or qui formaient de longs sutras inconnus. Plus la tour s’approchait, plus elle semblait s’étirer vers le ciel. Si bien qu’à son pied, on n’en voyait plus le haut.
Une unique porte ouvragée fermait l’accès au palais. Zayane laissa son âne près du tronc d’un arbre foudroyé et s’approcha de la porte. Elle allait y poser la main lorsque celle-ci s’ouvrit, libérant un passage juste à sa taille vers un intérieur muet. Inspirant à plein poumons, Zayane pénétra dans la demeure du sorcier.

Un long couloir de marbre noir s’étirait devant elle. Partout, sur chaque parcelle de mur, étaient accrochés des miroirs. Tous différents, de toute forme et de toute taille, ils réfléchissaient à l’infini ce décor invraisemblable. Zayane fit quelques pas et se trouva saisie par le vertige. Des centaines d’elle-même habitaient désormais le couloir et ses yeux ne savaient plus où se poser sans vaciller. Posant la main gauche contre un mur, la jeune fille décida de ne regarda qu’à sa droite pour ne pas se perdre dans les milliers de reflet. Elle commença à progresser lentement, se demandant ce que lui réservait la cruauté du sorcier.

Au bout du couloir, elle trouva un embranchement, sans que jamais les miroirs ne disparaissent. Elle fut saisie d’un doute terrible. Prise au piège dans ce dédale, n’avait-elle pas déjà manqué une possible issue masquée par les reflets ? Les larmes lui montèrent aux yeux et des centaines de Zayane se mirent à pleurer en silence autour d’elle. Soudain elle entendit Tarik crier son nom quelque part au loin !

Ravalant ses sanglots elle se redressa et le chercha du regard, ne croisant que son propre visage. La voix basse de Masfal se fit entendre, résonnant dans tout le palais :

« – Mon élève a commis une terrible faute en me dérobant ce coffret, jeune fille. Il a le châtiment qu’il mérite. L’un de ces miroirs lui offrira l’occasion de réfléchir à ses actes jusqu’à ce qu’il se repente… ou que tu le retrouves, si tu penses y parvenir ? »

Le silence retomba. Zayane essayait de se souvenir dans quelle direction elle avait entendu la voix de son ami. Il lui faudrait plus de cinquante vies pour briser un à un les miroirs du palais jusqu’à trouver celui où Tarik était enfermé.

Alors qu’elle avançait sans but, cherchant une solution, ne sachant plus par où elle était entrée, un oiseau bleu vint chanter sur une branche au-dessus de sa tête. Dans les glaces du plafond, elle contempla, stupéfaite, un ciel bleu et or. Du sol, tout autour, se mit à croître une oasis flamboyante de palmes et d’orangers, dans un concert de passereaux colorés. Une herbe tendre, où passaient des daims mouchetés, dansait sous un doux vent d’été. Et Zayane se promenait à présent dans un jardin d’Eden, passant les doigts dans les massifs d’un miroir à l’autre, fascinée.

« – Ne pourrais-tu plutôt rester ici et profiter du jardin ? Quand tu en auras assez, je te montrerai la sortie. » Invita la voix du magicien depuis nulle part et partout à la fois.

La jeune fille songea qu’il était impossible de se lasser jamais de tant de merveilles. Les roses qui poussaient dans l’oasis étaient presque aussi belles que celles de sa maison. Presque. Et cette pensée aussitôt la ramena à la réalité. Elle pensa à ses parents, à son âne qui attendait seul dehors et surtout, à Tarik perdu au milieu de ce palais ensorcelé.

De son manteau, elle sortit la pelote que la Lune lui avait donnée. S’agenouillant dans le couloir-oasis, elle lança le ruban devant elle qui se déroula, encore et encore, entre les bosquets et les jasmins. Le ruban se perdit dans le lointain mais sa course, répercutée par les milliers de miroir, ne voulait plus s’arrêter. Zayane attacha l’extrémité qui lui restait à son poignet et elle attendit. Elle attendit jusqu’à ce qu’elle eu l’impression que l’on tirait sur le ruban, quelque part à l’autre bout. Alors elle l’enroula à nouveau autour de son bras, doucement. Cela prit un temps indicible.

Finalement, depuis un miroir proche, vint à elle Tarik et ses colliers brillants. Il semblait avoir vieilli de plusieurs années mais son visage s’éclaira lorsqu’il devina celui de Zayane dans le couloir. Il appuya ses mains contre le verre qui les séparait et sa voix portait distinctement :

« – J’ai attendu si longtemps ! J’ai cru que je ne sortirai jamais d’ici. Je suis heureux de te voir !

– Je vais te faire sortir d’ici avant que Masfal ne nous piège à nouveau. Jette le ruban vers le ciel, aussi loin que tu peux ! »

Tarik obéit, bien qu’étonné, et Zayane fit de même depuis là où elle se trouvait. Le ruban s’éleva dans le ciel bleu et y disparu complètement. Rien ne se passa pendant longtemps. Puis les deux extrémités du ruban retombèrent chacune de part et d’autre du miroir, tombant d’un point invisible perdu dans les nues.

– Maintenant, grimpe ! Vite !

Zayane et Tarik se hissèrent sur le ruban qui ne s’étira même pas sous leur poids. Ils grimpèrent encore et encore. Et alors que Zayane aurait du atteindre le plafond, elle continua de monter dans le ciel. Sous ses pieds, elle sentit le palais trembler et le magicien hurler de colère. Mais elle grimpait toujours et voyait Tarik se hisser non loin lui aussi. La tour était à présent invisible à leurs yeux. Ils arrivèrent ensemble sur le croissant de la Lune qui les accueillit en souriant.

« – Tu ferais une magicienne bien exceptionnelle, s’exclama Tarik avec soulagement. J’ai cru que l’on ne sortirait jamais de ce palais !

– Si tu n’avais pas été si imprudent, mon garçon, cela ne serait sans doute jamais arrivé « , sermonna doucement la Lune.

Elle ajouta devant sa mine déconfite :

« – L’important est que vous soyez sain et sauf tous les deux. Où dois-je vous déposer à présent ? »

Tarik réfléchit un moment et demanda à rejoindre le port de la grande ville au bord de l’océan. De là, il espérait bien devenir un magicien plus consciencieux. Il proposa à Zayane de l’accompagner. Elle avait assurément de grands dons pour la magie !

La jeune fille déclina gentiment. Elle préférait retourner au village. De là, elle verrait bien où ses pas la porteraient. Elle espérait pouvoir planter une oasis fabuleuse où viendraient danser toutes les artistes les plus talentueuses du monde.

Tarik et Zayane se prirent dans les bras, se promettant de se donner des nouvelles aussi souvent que possible. Et ils se séparèrent. La Lune d’occident emporta Tarik vers la mer et la Lune d’orient déposa Zayane chez elle, dans la roseraie de sa famille.

Juste avant que le soleil ne se lève, la jeune fille retrouva l’âne de sa grand-mère à l’écurie, revenu miraculeusement de la mer de sel. Et avant de quitter la Lune, Zayane lui offrit ses grelots d’argent, en remerciement pour son aide.

La Lune, touchée, les suspendit un à un dans le ciel nocturne pour garder un souvenir de l’aventure des deux jeunes magiciens.

Et on les trouve toujours ensemble, à la pleine saison des roses, se racontant leurs aventures de part et d’autre de la mer le temps d’une danse, sur la ligne même où passe le soleil.

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