Au bord de la mer aussi bleue que le ciel, poussaient des falaises de rocs et de poussière. Elles avalaient le vent salé du large et piégeaient les nuages contre leurs flancs couleur de sable.

Pour cette raison, il ne pleuvait jamais dans les vallées qui poussaient de l’autre côté. Les genêts et les cèdres étaient les seuls à pouvoir tirer l’eau du sol et à capturer un peu de rosée nocturne. Ces vallées abruptes cultivaient les cailloux, les buissons d’épines, et les moutons qui cavalaient sur les premiers et broutaient les seconds.

Dans l’une de ces vallées couleur de poussière et d’orage, vivait Shirin et sa famille. Foulard rouge sur ses cheveux noirs, la petite Shirin veillait sur les moutons de sa mère, les brebis de son père et les agneaux de sa plus grande sœur. Du haut de ses dix ans, elle accompagnait le troupeau au milieu des rochers à la recherche d’un peu d’herbe sèche, en ramassant des cailloux blancs qu’elle fourrait dans son sac.

Un jour qu’il faisait si sec que les branches des cèdres éclataient au soleil, Shirin entendit l’appel inquiet d’un bélier. La bête avait dû vouloir atteindre un genêt depuis une corniche et n’en pouvait plus descendre. Mais l’animal que Shirin trouva prisonnier du rocher n’était pas un de son troupeau.

Plus blanc que les nuages captifs des falaises, le bélier ressemblait à une perle à laquelle on aurait donné de la fourrure. Il brillait comme une boule nacrée sous le soleil et chaque mouvement de pattes agitait sans fin sa toison de lait frais. Deux longues cornes noires s’enroulaient autour de ses yeux tranquilles.

La petite fille tendit son bâton courbé vers la bête superbe et la hissa vers elle pour la libérer de sa corniche. L’animal se laissa faire, si bien que Shirin eût bientôt les mains dans son lainage jusqu’aux coudes, passant et repassant ses petits doigts dans les longs poils irisés. Le bélier se coucha à ses pieds et Shirin s’endormit contre son ventre

Elle eût toute les peines du monde à rassembler le troupeau à son réveil. Elle avait rêvé de la mer plus bleue que le ciel et des nuages qui paissaient de l’autre côté, broutant l’écume et le sel des vagues.

Lorsqu’elle arrivât à la maison, le crépuscule était bleu, signe que la nuit n’allait pas tarder à descendre des alpages pour couvrir la vallée. Les maisons brillaient sous les mèches tremblantes des lampes à huile. Dans cette presque nuit, le bélier de Shirin luisait doucement comme un lampion bleuté. Il l’avait suivie naturellement, trottant à ses côtés comme un grelot lâché sur les pierres.

Shirin s’empressa de pousser le troupeau dans la bergerie, mais gardât près d’elle l’animal mystérieux qu’elle couvrit d’une couverture. Et courût chercher sa sœur qui barattait le beurre derrière la cuisine.

Dès qu’elle la vit, Shadi abandonna son beurre pour venir la gronder, la consoler, l’embrasser. Tout le monde avait eu si peur ! Son père et d’autres arpentaient les alentours depuis deux heures avec la crainte de la retrouver dans une faille de rocs et de poussière.

Shirin tira Shadi par le bras dans la bergerie et souleva la couverture sous laquelle dormait le bélier blanc. Un silence plus épais que la laine tomba entre elles deux. Finalement, Shadi replia sa jupe sous ses genoux et dit :

« – Ce bélier est magique, aussi sûrement que le croissant de la lune tourne dans le ciel. Où l’as-tu trouvé ?

– Pas loin du grand cèdre épluché par le vent. Il était prisonnier d’une corniche. »

Shadi réfléchit à nouveau, ses yeux noirs plongés dans la toison couleur de perle.

« – Si Papa le voit, il voudra le vendre. Si Maman le voit, elle voudra le tondre.

– Mais il ne faut pas ! pleura Shirin en serrant son foulard rouge. Ce bélier est mon ami. »

Shadi réfléchit une fois de plus.

« – Laissons la nuit passer. Gardons ton bélier ici, caché. Demain, nous aurons bien une solution. »

Lorsque sa mère vit revenir Shirin, elle abandonna ses pelotes pour venir la gronder, la consoler, l’embrasser. Tout le monde avait eu si peur ! Son père et d’autres arpentaient les alentours depuis trois heures avec la crainte de la retrouver écrasée par un rocher

L’enfant s’endormit sitôt que sa tête toucha son coussin. Elle rêva cette nuit-là du croissant de la lune qui péchait les poissons dans les alpages de la mer bleue comme le ciel.

Lorsque son père aperçut Shirin au matin revenu, il abandonna son racloir à cuir pour venir la gronder, la consoler, l’embrasser. Tout le monde avait eu si peur ! Son père et d’autres avaient arpenté la vallée la moitié de la nuit, avec la crainte de la retrouver dévorée par un loup des montagnes.

Foulard rouge sur ses cheveux noirs, Shirin reprit le chemin des pentes de poussière avec le troupeau, non sans avoir fait la promesse de rentrer avant que le crépuscule ne soit mauve. A l’ombre sèche d’un grand cèdre, elle retrouva Shadi, qui sous prétexte de livrer un ballot de laine chez les voisins, avait emporté le bélier dans un gros sac sur son dos. Dans le matin couleur de crème, l’animal ressemblait à une goutte de sève qui aurait pris vie en cavalant sur les rochers.

Shadi confia à sa sœur des galettes fraîche, une gourde d’eau fraiche et des figues sèches. Elle l’embrassa sur le front puis s’en retournât vers le village.

Le bélier de Shirin, nuage libre et bondissant, fit trois fois le tour de l’enfant avant de s’aventurer vers le sommet des alpages où on ne cultivait que des cailloux secs et des épines creuses.

Le reste du troupeau, fidèle aux routes éternelles, pris la direction dont il avait l’habitude, vers le lit de l’ancienne rivière.

Et Shirin, affolée, vit son bélier bondir dans un sens et ses moutons filer de l’autre. Serrant son foulard autour de son cou, elle se précipita à la poursuite de l’animal magique qui ne cessait de grimper vers le ciel couleur d’argile.

Glissant sur les rocs, se coupant sur les branches cassantes, elle courrait aussi vite que possible mais le bélier montait paisiblement, regardant en arrière parfois dans sa direction, toujours insaisissable.

L’ascension semblait ne plus vouloir finir. A midi, l’enfant dû se glisser sous un rocher pour échapper aux feux du soleil. Elle eût bien du mal à ne pas vider sa gourde d’une traite. Le bélier, lui, cueillait les genets qui poussaient encore à ses pieds, sans jamais cesser de monter.

Enfin, alors que l’après-midi tirait sur le rose, Shirin arriva enfin au sommet de la pente, sur une lande déserte. Le bélier s’était couché au bord de ce qui était une immense falaise couleur de sable. Au pied de l’animal et de sa bergère, roulaient de gros nuages blancs. Le bélier bêlait doucement, appelant Shirin à l’aide.
Mais ils étaient arrivés au bord du monde, là où les falaises gardent prisonnière l’eau de la mer bleue comme le ciel. Et Shirin, ébahie, ne pouvait quitter des yeux la laine des nuages dansant sous ses yeux.

Elle resta là à contempler l’infini jusqu’à ce que le crépuscule mauve puis bleu disparaisse, laissant place à la nuit bien noire. Le bélier, qui avait dormi un peu sur les genoux de Shirin, recommença de bêler. L’enfant réfléchissait à ce qu’il voulait, à ce qu’elle pouvait faire pour l’aider.

Elle fouilla dans son sac pour piocher une figue mais n’y trouva que ses cailloux blancs. Son repas, elle l’avait terminé depuis longtemps, affamée par sa très longue ascension.

« – Tu veux traverser ? »

Le bélier bêla.

« – Tu ne peux pas. Personne ne marche sur le ciel. »

Alors, Shirin eût une idée.

Elle prit dans sa main le premier de ses cailloux et le jeta dans les nuages. Le caillou ricocha, traçant une onde à la surface. Et s’enfonça dans l’infini. L’onde était restée imprimée sur la laine des nuages. Le bélier sauta sur la trace sans que la bergère ne puisse l’en empêcher. Et il s’y posa, léger comme l’air, sa toison se fondant dans le ciel tout autour.

Il attendit. Shirin ne voyait plus que ses yeux tranquilles et ses cornes noires au milieu du blanc nacré du ciel. Il ne tombait pas mais semblait tenir là comme sur une herbe de lait frais. L’enfant fascinée n’eût qu’à prendre un peu d’élan pour se retrouver à ses côtés, au milieu des nuages. Piochant à nouveau dans son sac, elle jeta un nouveau caillou blanc devant elle qui fit une onde à la surface. Et s’enfonça dans l’infini. La bergère et son bélier firent un bond de nouveau. Shirin jeta un troisième caillou.

Au quatrième, elle avait atteint le bord du ciel. Derrière elle, les falaises couleur de sable, les cyprès de son père, les lanternes de sa mère et les galettes de sa plus grande sœur. Et quatre ricochets dans le lait blanc des nuages qui paissaient au-dessus de la mer plus bleue que le ciel.

Alors Shirin fit un pas de plus.

Où sont allés le bélier et sa bergère ? Chez la Lune, qui vit de l’autre côté du monde. Ils l’accompagnent encore, broutant dans le champ des étoiles à l’époque où les nuages sont les plus blancs. Et si les bergers restent si tard le nez en l’air à ce moment de l’année, c’est pour deviner les quatre ricochets de Shirin, imprimés pour toujours dans le ciel, qui dit-on mène les troupeaux d’un alpage à l’autre, entre la terre et le ciel, sur la ligne même où passe le soleil.

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