Elle arriva finalement au terme du grand escalier, le cœur battant dans le jour mourant sur la montagne.
En travers des bâtiments polis par le temps, elle devinait les silhouettes glissantes et sombres des moines qui vaquaient à la vie du monastère, se découpant sur le gravier blanc, aussi sévères et paisibles que le temple lui-même. Intimidée comme toujours, Kaede se faufila parmi eux à la recherche de Mokutan, le grand corbeau noir. Elle le trouva finalement en train de dessiner le jardin, un grand râteau dans les ailes. Avec de très lents gestes, le moine traçait des rivières de sable autour des roches poreuses. Le silence était à peine entrecoupé par le bruit des grains contre les dents de l'outil. Kaede s'assit au bord du plancher noir et laissa son esprit se mêler à la danse des vagues et des montagnes. Ainsi Mokutan appelait-il son motif préféré du jardin zen. Ce dernier, plongé dans une pénombre précoce par les arbres centenaires qui l'entouraient, transformait le grand corbeau en un esprit passeur, une vision tournoyante capable d'écrire le destin des êtres à même le sable. La renarde aimait beaucoup le moine. Il n'était plus tout jeune mais ses yeux brillants avaient encore l'acuité d'une flèche vive. Sa haute stature dessinée à l'encre de chine abritait une sagesse aussi paisible que la silhouette d'un pin. En sa présence, elle se sentait à l'abri des vicissitudes du monde. Peut-être que Mokutan, comme certains de ses semblables avait lui aussi la capacité de percer le voile des réalités et de deviner les vies passées et futures de ses interlocuteurs. Le râteau termina sa calligraphie dans une longue courbe souple et le corbeau leva enfin la tête vers Kaede, comme s'il était tout naturel qu'il la trouve là, assise dans sa tenue cuivrée, au bord du monde blanc et noir de Yamadera. Son bec esquissa un réel sourire et il se dirigea à pas compté vers la renarde. "- Sois la bienvenue, Kaede. Cela faisait trop longtemps. - Je suis contente de te revoir Mokutan. Ce jardin est toujours aussi beau. Comment vas-tu ?" Le moine s’assit sans cérémonie à ses côtés, le râteau logé dans son aile droite. "- La vie au temple suit son cours tranquille, comme toujours. Je vais bien mais mon dos me fait souffrir depuis quelques jours. Sans doute est-ce l'hiver qui approche. - As-tu vu un médecin ? - Oui, il est venu récemment. Il m'a massé et prescrit ce qu'il faut. Ne t'inquiète pas pour moi. L'hiver passera sagement." Le corbeau moine avait une voix douce, sans manière, qui portait encore les traces du sud dont Mokutan était originaire. D'une plume, il désigna la renarde. "- Mais toi ? Quelles nouvelles apportes-tu ? D'habitude tu viens plus tard dans la saison. - Je ne pourrais pas être fidèle au rendez-vous cette fois. Je viens dire au revoir pour plusieurs semaines. - Oh ?" Une pointe de curiosité bienveillante s'éveilla dans le regard de nuit du corbeau. "- Le seigneur Kozue-sama, le cerf de l'Est, m'a demandé de venir dans sa demeure pour participer à son festival d'hiver. - Voilà une excellente nouvelle !" La renarde et le corbeau se sourirent avant de porter leur regard vers le sable du jardin. Mokutan reprit gaiement : "- Il est juste que ton talent soit reconnu au delà de ce modeste royaume, Kaede. Le seigneur cerf est un grand samouraï, même s'il est à la retraite maintenant. C'est un amateur de musique. La tienne lu plaira, j'en suis convaincu. - Merci beaucoup." Kaede se sentit rougir sous les poils blancs de ses joues. Elle ne parvenait pas à se faire à l'idée qu'elle jouerait en dehors de la province. Elle avait donné de nombreuses représentations de shamisen mais celle-ci avait un goût particulier sans qu'elle sache encore trop pourquoi. "- J'ai déjà rencontré le seigneur Kozue, ajouta le corbeau en tirant sur ses vertèbres. - Est-ce vrai que l'une de ses ramures est en or ? - Tout à fait. C'est la dernière blessure qu'il ait reçu au combat. Je pense qu'il voulait honorer ce souvenir et puis... Cela rappelle à tous qu'il commanda jadis la plus grande armée de l'empire pour le shogun. Mais c'est un animal affable. - Comment l'as-tu rencontré ? - Nous partageons une frontière. Et les corbeaux sont des voyageurs, quand l'hiver ne les cloue pas au sol !" Mokutan rit entre ses plumes, un rire qui rappelait la chute des cailloux dans la rivière. "- Pour tout dire Kaede, je suis heureux que tu puisses mettre ton museau hors de Yamagata. Le monde est vaste et ton âme n'est pas faite pour une seule de ses forêts." Un sourire énigmatique fleurit sur le bec du moine. Ses yeux, billes lisses emplies de nuit, se posèrent sur la renarde comme un flambeau noir. Lit-il dans l'une de mes existences ? se demanda la musicienne en tendant ses moustaches. "- Je suis venue lui apporter la nouvelle. Lui dire que je reviendrai bientôt. - Bien sûr, Akaï sera fier de toi. Restes-tu au temple pour la nuit ? - S'il vous plaît. Je ne veux pas déranger. - Va voir ton père, Kaede. En attendant, je vais te trouver une chambre." Sans plus de cérémonie, le grand corbeau se releva, sans se départir de cette allure toute à la fois gracieuse et grave. Il posa le râteau sur son épaule et s'éloigna, adressant un petit salut à Kaede du bout de ses plumes brillantes. Elle se retrouva seule, assise devant la mer de sable et ses iles de granit. La fraicheur du soir tombait maintenant plus lourdement, à mesure que la lumière devenait bleue. L'heure préférée de son père. A ce moment de la soirée, disait-il, toutes les nuances de la terre devenaient plus visibles. Pour Kaede, c'était le prélude au chant de la nuit qui commençait. Elle quitta l’apaisante proximité du jardin en évitant soigneusement les planchers laqués du bâtiment. Kaede se sentait paradoxalement plus discrète lorsqu'elle évoluait sur l'herbe ou les pierres que sur les surfaces lisses, où un rien pouvait trahir ses mouvements. Elle laissa le corbeau aller de son côté pour continuer sans ascension vers l'arrière du monastère, là où la montagne reprenait ses droits. Les quelques moines qu'elle croisa eurent la délicatesse de ne pas relever sa présence, même si elle sentait qu'on l'épiait parfois de derrière un pilier. Dans ce monde d'ardoise et de nuages, le feu de son pelage paraissait un morceau de soleil qui se serait égaré dans la nuit. Le temple à flanc de rochers veillait sur une très ancienne source sauvage, qui jaillissait d'un à pic comme par magie pour s'écouler dans un étang naturel. Tous ceux qui connaissaient l'endroit le surnommait avec révérence « La fontaine du ciel » car lorsque le temps était particulièrement brumeux, l'eau semblait provenir directement des nuages, comme versée depuis le paradis. On prêtait à cette source milles propriétés bienfaitrices et les moines faisaient commerce de petites gourdes en terre pour les cérémonies, les maladies ou simplement comme cadeau porte-bonheur. Une butte d'herbe douce coulait jusqu'à l'étang, méticuleusement entretenue par les habitants du temple, mais ses abords boisés restaient sauvages. Dans l'ombre des chênes, à l'écart du sentier emprunté par les pèlerins, le monastère avait installé son cimetière. De simples stèles de granit, poncées par le temps et noyées sous les mousses. Certaines s'étaient brisées sous le poids des ans et se mêlaient désormais aux pierres de la forêt sans qu'on puisse percevoir de réelle différence. Chose rare en cette saison, la renarde était seule en arrivant à la source. Sans doute parce qu'il était tard. Le lieu, nimbé d'une laiteuse lumière bleutée, semblait n'attendre qu'elle et murmurait son mantra sans autre trouble que le vent au sommet des arbres. Kaede pria brièvement devant l'étang, pattes jointes, avant de contourner l'endroit et de s'enfoncer dans le cimetière. La stèle de son père, encore très neuve, dormait avec d'autres sous un bel arbre noueux. La renarde souffle sur les feuilles accumulées par l'automne pour libérer le petit rebord de pierre. " Bonjour, Papa. » Murmura-t-elle en son cœur. Elle sorti de sa poche de kimono un petit rouleau de tissu où attendaient trois bâtons d'encens. Elle fit craquer une pierre à amadou entre ses griffes et une mince étincelle fit bientôt une petit flamme blanche qui s'évapora dans un ruban de fumée soyeuse. Kaede piqua l'encens dans une motte d'humus qu'elle déposa sur la stèle. A l'humidité épaisse des soirs en sous-bois se mêla bientôt la brume sacrée et son parfum de cèdre. Akaï avait toujours aimé l'odeur de cet arbre gris. Un cèdre poussait même derrière la maison et les enfants y avaient laissé de nombreuses traces, grattant l'écorce précieuse pour en libérer le parfum envoûtant. Repliant son kimono sous ses genoux, Kaeda s'assit face à la stèle de son père. Elle ferma les yeux et étudia la boule d'émotion qui grossissait dans son ventre. Même si elle l'avait accompagné vers une fin attendue, même s'il était normal que le cycle de son existence se terminât un jour, son père lui manquait. Des centaines de gestes du quotidien vibraient désormais de son absence, comme des jours dans un tissage ancien. Surtout, Kaede regrettait de n'avoir jamais pu faire totalement la paix avec le vieil artisan. Elle attendait encore, malgré elle, qu'Akaï prononce certains mots. Il aurait voulu que ses deux enfants reprennent son atelier conjointement. Mais Kaede, si elle admirait le savoir de son père, ne vibrait réellement que pour la musique. Son frère, au contraire, s'était fait un devoir de poursuivre l'héritage familial. Il y mettait une réelle application, presque douloureuse, et avait acquis une belle maîtrise de la céramique. Néanmoins, il héritait aussi d'une certaine rancœur paternelle et le frère et la sœur ne communiquaient plus que très difficilement. Kaede admettait que la colère qu'elle n'avait pas osé exprimer devant Akaï, c'était désormais vers Shinji qu'elle la dirigeait, sous peine de garder ce fauve enfermé dans sa poitrine et d'en devenir elle-même la proie. "- Papa..." Dans le silence absolu du cimetière, entendre sa propre voix fit un effet étrange à la renarde. Comme une corde mal ajustée. "- Je suis venue te dire au revoir pour quelques mois. Le seigneur Kozue m'a demandé de jouer dans son palais pour le festival de l'hiver. J'ai décidé d'accepter son invitation." Dans l'obscurité totale de ses paupière, Kaede crût nettement discerner une moue de regret et de désapprobation sur les traits anguleux du vieux renard. Elle poursuivit néanmoins, les pattes crispées sur la laine usée. "- Je sais que tu n'approuves pas vraiment ma décision mais... Je pars demain. Je serai de retour dans deux mois. D'ici là, Shinji veillera sur la maison. Il s'en sort bien, tu sais." Shinji. Ses yeux couleur d'ambre, ses larges traits noirs qui lui bordaient le regard comme un acteur de kabuki. Cette façon de ne jamais sourire mais de parler aux ombres comme s'il les avaient apprivoisées. Son frère avait reçu d'Akaï un tempérament d'ardoise : impénétrable, minéral, inébranlable. Là où le père créait à partir de la terre brute, rouge, originelle, le fils magnifiait les cendres et les émaux consumés. A eux deux, ils formaient un cycle dont Kaede se sentait exclue. Cela lui allait d'ailleurs très bien. Elle ne voyait pas où pouvait être sa place dans ce cercle familial. Mais parler de Shinji, même à la fumée de l'encens, lui nouait la gorge. Elle tenait en partie Akaï responsable de l'obscurité qui habitait l'âme de son frère. "- Papa, tu l'as modelé avec le charbon ta vie. Tu aurais pu lui offrir plus de couleurs. Pourquoi avoir gardé les plus vives pour tes céramiques ?" La question roula sur les stèles mutiques comme un galet. Kaede soupira. Elle aurait voulu avoir la force de dire tout ceci plusieurs années auparavant. Questionner un bloc de granit ne servait à rien. N'était-elle pas adulte à présent ? "- Je te le confie. Pour une fois, soit gentil avec lui, s'il te plaît. Je pars trop loin pour pouvoir vous surveiller tous les deux..." Elle aurait voulu ajouter qu'elle les aimait quand même. Un coup de vent passa dans les cimes, faisant pleuvoir des feuilles argentées sur le cimetière. La renarde se leva et secoua son pelage rouge. Elle s'inclina trois fois devant la stèle et reprit son chemin vers le monastère, non sans avoir auparavant trempé ses lèvres dans une coupelle d'eau sacrée posée à disposition près de l'étang. L'eau glacée avait un goût acide qui rappelait la sève des jeunes pins. Ce fût avec la saveur de la forêt dans la bouche que Kaede redescendit au monastère, où Mokutan lui avait installé une chambre spartiate. Un très grand croissant de lune, presque circulaire, se laissait deviner au travers des nuages.
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