La boite à outils : Facebook

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Je parle des réseaux sociaux, et de Facebook, avec de nombreux amis et pas vraiment pour en dire du bien. On est souvent d’accord pour le considérer comme un gouffre à temps libre et pour déplorer la colère, la surdité et l’agressivité qui y règnent souvent.

J’ai fini par développer une petite grille d’analyse personnelle de Facebook, dont les lignes verticales sont des concepts de sociologie ou de neuroscience et les lignes horizontales une grosse part d’opinion politique.

D’abord en premier lieu :

1. Il faut comprendre que Facebook fonctionne à l’émotionnel

N’imaginez pas de conspiration derrière le fonctionnement du site. Il ne s’agit, tristement ou heureusement, que d’une logique qui vise au profit de l’entreprise. Facebook s’appuyant majoritairement sur la publicité pour financer son fonctionnement, il doit faire en sorte de vous proposer une expérience où :

  • Vous devez rester connecté le plus longtemps possible pour que la publicité vous atteigne massivement, au moins dans le temps.

    Pour cela, les algorithmes vous proposeront essentiellement des interactions susceptibles de provoquer l’intérêt chez vous : les posts de vos amis, les posts de vos connaissances qui génèrent le plus de réactions et tout site/article/média qui semble correspondre à votre profil. Votre attention sera toujours plus longue pour quelque chose qui recueille votre sympathie ou votre approbation. Ou au moins pour un sujet qui affecte vos proches ou provoque des réactions nombreuses.

  • La publicité fonctionnant sur le ressort émotionnel, Facebook doit vous garder dans un état épidermique à ce niveau : joie, colère, peur, tristesse. Ainsi, la publicité a plus de chance de vous parler, inconsciemment, car vous devenez poreux aux sollicitations. Ce n’est pas différent à la télévision, quand après vous avoir montré des accidents d’avion, des tensions et des chiffres en berne, la page pub vous proposera une nouvelle voiture, de la nourriture réconfortante et un beau voyage à l’étranger.

    De fait, Facebook provoque chez vous des états de réactions permanents, et tout le design du site, des émoticônes aux choix de vocabulaire vous encourage à partager ce que vous « sentez », guère ce que vous pensez. Et si c’est ce cas de figure qui se présente, on demandera aux utilisateurs de manifester leurs émotions.

  • Il ne fait pas beaucoup de doute que les « likes » et les « réactions » concourent à provoquer un sentiment d’importance. Ce sont des mécanisme psychologiques très simples, qui s’adressent à notre inconscient, à nos peurs d’enfants et à nos pulsions de base : l’amour, l’intérêt, l’abandon, qui nourrissent les sensations de récompense, de valeur, de jugement et de validation.

  • Aussi, à injecter à doses régulières ces émotions primordiales, Facebook génère du manque. Du manque émotionnel. Le petit shot d’amour reçu et de plaisir. Et l’angoisse de ne plus le recevoir.

    Ces mécanismes psychologiques étant extrêmement puissants et ancrés, ils créent rapidement un effet de dépendance qui amplifie l’importance des « récompenses » (like, commentaires, réactions) et la peur du vide. On est donc tenter de poster beaucoup pour provoquer beaucoup de récompenses, et d’attendre fébriles les réactions au moindre mouvement de notre part. Retour au premier tiret ci dessus.

2. Facebook génère de l’impermanence

  • Le flot sans cesse renouvelé de nouvelles informations empêche la lassitude. Il produit du contenu ininterrompu, qui happe l’attention par simple effet d’accumulation, comme les images d’un clip.

    Conséquence de quoi, il est extrêmement compliqué de retrouver une information ancienne ou même de la fixer plus de quelques jours dans votre paysage facebook. Cela engendre une habitude que la télé maîtrisait déjà : le zapping. Le cerveau prend le pli d’engranger beaucoup d’informations à la fois mais pour peu de temps. Une émotion étant fugace et changeante, il faut un moteur qui sache la relancer efficacement.

  • Ce flot a pour conséquence directe, couplé à l’effet émotionnel, d’instiller la crainte de manquer quelque chose d’important. Combien de fois nous sentons-nous mis à part d’un événement qui communique exclusivement sur Facebook, idiots de manquer « le » débat qui anime notre réseau ou hasbeen de ne pas comprendre une référence qui amuse tout un cercle de proches durant un temps ? (cette mode des # héritée de Twitter qui ressemble parfois à la tyrannie de l’actualité)

  • Outre que nous développons une capacité à l’oubli, nous perdons également le temps du recul : celui d’analyser nos émotions, de faire le point sur ce qu’elles signifient chez nous et leur potentielle digestion. Nous sommes pris continuellement dans un flot de sollicitations extérieures et intérieures qui ne nous laissent ni le temps du repos ni celui de la réflexion.

3. En conséquence de quoi :

  • Les gens sur Facebook ne sont pas là pour débattre ou pour changer d’avis, majoritairement. Ils sont là pour donner leur avis et pour que celui ci soit soutenu. Les gens sont sur Facebook pour être aimés, l’amour étant le sentiment qui engendre la sensation d’être légitime et d’avoir une valeur.

  • D’où que les réactions de déni, de refus ou de critique peuvent être extrêmement mal perçues. On ne peut demander à quelqu’un d’avoir spontanément du recul quand tout le cadre pousse à s’engager avec les tripes.

  • Facebook induit également une distorsion : on a trop vite tendance à penser que la vie que les gens partagent sur leurs murs est la réalité. Tout le langage du site, dans son ton amical et spontané, pousse à croire à la franchise de ce qu’on y voit et lit. Mais comme un film passé au banc de montage, un profil n’est qu’un ensemble de morceaux choisis pour provoquer des émotions. Et ainsi croyez-vous que vos amis passent leur temps à s’éclater en soirée quand ils peuvent aussi passer de longues heures à s’ennuyer. Sauf que bien souvent, ces morceaux insipides sont passés sous silence. Parce qu’insipides. Et nous nous jugeons malgré nous à l’aune de ces vies morcelées, dans un réflexe de comparaison/compétition bien naturel. Et nous aurons peut-être envie d’acheter de quoi nous consoler de notre vie rapidement estampillée « sans sel ». A moins que, ravi de notre existence tumultueuse, nous nous empressions de recevoir des félicitations.

  • De la vie des autres, Facebook nous renvoi donc un « mur » : un espace construit, placardé de nouvelles et d’informations mais qui par définition voudrait couvrir la véritable intimité des gens. Ce qui est paradoxal avec l’injonction qui nous est faite de communiquer à cœur ouvert tout notre petit monde intérieur. Nous sommes toutes et tous des voyeurs mais de gentils voyeurs. Nous n’osons un regard coquin que sur ce que les gens veulent bien nous montrer. Comme s’il y avait un espionnage moral. Un espace où notre pulsion de curiosité pouvait s’exprimer sans pénétrer véritablement l’intimité de l’autre. C’est un mensonge : il n’y pas de « gentille surveillance ». Et nous jouons tous avec cette frontière du caché-montré , de la rétention fascination qui nous fait paraître insaisissables tout en demeurant à portée. Nous nous construisons fantasmes. Facebook est un monde de désirs suscités, parfois assouvis, souvent déformés.

  • De fait, nous sommes en permanence à la recherche d’une validation extérieure de nos choix, de nos pensées, de nos modes de vie, de nos affects. Nous nous fliquons mutuellement, autour de besoins très capitalistes de célébrité, de consommation -même culturelle- et d’avis.

  • Car tout avis devient important sur Facebook. Ou plutôt, il convient de donner son avis sur tout, tout le temps. Tout nous concerne, tous n’attend que notre opinion. Or ce n’est pas vrai. Certains sujets ne concernent que des personnes spécifiques. D’autres mériteraient qu’on se renseigne plus profondément ou qu’on mette en balance nos présupposés et ceux des autres. C’est le culte de l’individu souverain. De cet être sans commune mesure, sans équivalent, sans clone. Ce « Je » qui est le seul à vivre sa vie, à penser ce qu’il pense, à ressentir et à faire ce qu’il fait. Ce prince irremplaçable et méritant du néolibéralisme.

    Or à éclater les masses au travers du tamis de l’individu, à les cloisonner derrière le paravent doré de « l’être cher » à la société, on les empêche de se penser en collectif. De comprendre que ce qu’ils vivent, pensent et ressentent sont aussi le résultat de déterminismes et de grands cadres de vie. Que nous ne sommes pas si uniques que nous le souhaiterions et que cela, au lieu d’être un chagrin egotique, devrait nous conforter dans l’idée que nous ne sommes pas seuls.

Ce constat me permet d’en arriver au point important

4. Facebook est un aspirateur à volonté

Au delà même du temps passé à y observer un reflet déformé de notre quotidien, Facebook me semble encore plus nocif dans son pouvoir anesthésiant. Paradoxal avec les émotions permanentes qu’il entretient direz-vous. En réalité, nous projetons notre force d’agir dans le monde virtuel de Facebook. Nous nous déchargeons de notre énergie et de nos inconforts dans une grande agora où l’on s’écoute peu. Mal. Où l’on se rassure et s’engueule et où l’on se sent aussi unique que seul.

Mais tout ceci, quoi que consolant, étouffe une indignation bien réelle, un tissu social qui se tend toujours plus, des injustices croissantes ou des silences insupportables. Ne faudrait-il pas plutôt investir cette force de colère ou de changement dans le concret ? Association, syndicat, groupe d’entraide, rendez-vous entre amis, cercles de réflexion, salons, création, publications, manifestation, que sais-je. Cesser de confier ces émotions qui nous font bouger, respirer, trembler, à un fil de pixel sans cesse remué. Ces émotions ont un pouvoir. Elles nous parlent de nous, de nos valeurs, de notre état intérieur et de ce qui crisse à l’intérieur de notre estomac. Incarnées dans le concret, elles auraient un pouvoir colossal. Un pouvoir politique au sens large.

Il faut prendre conscience que Facebook est un outil désigné pour le marketing et l’affectif. Il est utilisable en conscience, aux frontières de ses règles de conception. Il est possible de débattre, de construire et d’échanger sur Facebook pour peu que l’on identifie les réflexes nocifs qui nous font habituellement marcher à son rythme. Et d’admettre aussi qu’utiliser Facebook c’est utiliser un cadre qui impactera nécessairement sur le message à envoyer. Qui le moulera plus exactement, lui et les intentions qui en sont à l’origine. (Combien de fois pensons-nous à des phrases qui nous semble être « un bon statut Facebook »).

Il reste à inventer un Dehors sur Facebook. Utiliser le support sans en subir les diktats. Faire de son utilisation un hack même de son concept. Libérer son émotionnel.

 

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