L’alchimie du jeu de rôle

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Dans un précédant billet «  Le temps de l’Instant », j’évoquais la capacité qu’a le jeu de rôle de changer notre perception du monde.

Cet article sera l’occasion pour moi d’approfondir cette idée.

Un brin d’histoire :

L’alchimie est une réflexion sur le monde dont il est difficile de dater l’origine. Sa pratique existait sans doute déjà chez les grecs anciens, et même probablement à l’époque babylonienne. Les documents dits « hermétiques » – courant ésotérique attribué à Hermès – se trouvent dans les sources antiques et témoignent d’une recherche qui ressemble à celle de l’alchimie.

L’idée principale de l’alchimie est qu’il existe une correspondance entre l’organisation du monde à grande échelle ou « macrocosme » (les astres, les planètes, l’univers) et celle du monde à petite échelle ou « microcosme » (les éléments, les métaux, l’homme). En vertu de cette correspondance, étudier le microcosme permet de comprendre le macrocosme et donc d’obtenir une connaissance complète de l’organisation du monde. Cette connaissance permet également d’imprimer sa volonté sur le monde : lorsque vous connaissez les lois de création de la matière, il vous est possible de les reproduire en laboratoire et même de produire en quelques années ce que la nature met des millénaires à créer.

La vision que nous avons de l’alchimie s’appuie sur la forme qu’elle a acquis au Moyen-Age, notamment dans l’empire musulman. (les arabes ayant conservé les textes grecs, ils ont pu traduire les ouvrages de Platon, Hérodote, Aristote, etc, pour ensuite les transmettre à l’Occident). Cette alchimie a ensuite été développée à la Renaissance, avec des personnages comme Nicolas Flamel ou Paracelse, puis au XVIIIe siècle (et sa figure très connue de Cagliostro).

Le côté occulte et maçonnique que nous lui connaissons, et qu’un jeu comme Assassin’s Creed exploite à plein régime, vient du XIXe siècle. A cette époque, la littérature et la pensée, toute baignée d’un intérêt romantique pour les ruines et l’ésotérisme, trouve dans l’alchimie un réservoir inépuisable d’histoires.

Parce que les alchimistes ont manipulé les métaux et écrit des traités très complexes à ce sujet, l’alchimie est souvent qualifiée de protochimie. En effet, certaines des premières découvertes chimiques ont été faites dans les laboratoires des alchimistes. (les alambics, l’acide chlorhydrique découvert par Jabir ibn Hayyan au VIIIe siècle, le phosphore, la toxicologie, etc).

Mais il serait dommage de réduire l’alchimie à ses expérimentations. Le but poursuivi par ses adeptes, transformer le plomb en or, peut être interprété de manière symbolique.

Le travail acharné, les recherches, les efforts, mènent progressivement l’alchimiste à comprendre le monde de plus en plus clairement. Cette transformation s’accompagne également d’un travail sur soi pour rester digne et humble. C’est le sens du fameux credo alchimique « Ora et Labora » : prie et travaille.

La quête de la transmutation des métaux est finalement celle de la transmutation de l’homme. L’esprit de l’alchimiste est comparable au plomb qui va être observé et purifié jusqu’à atteindre le stade de l’or. (le psychologue Carl Jung reprend cette lecture symbolique dans ses travaux).

Tout le grand œuvre alchimique peut être lu comme une quête initiatique ayant pour but le perfectionnement de l’homme jusqu’à son plein potentiel et une osmose entre lui et la nature.

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Le jeu de rôle est une expérience alchimique

Le jeu de rôle, j’en suis convaincue, permet en quelque sorte une opération alchimique sur ceux qui y participent.

En effet, la pratique du jeu de rôle mobilise beaucoup de capacités : l’imagination, l’improvisation, la sociabilité, la réflexion, la curiosité, l’émotion. Le moteur du plaisir ludique mobilise toutes ces qualités en même temps et nombreux sont les joueurs qui vous diront que leur pratique du jeu de rôle leur a permis de développer ces capacités.

Mon billet sur le mandala expliquait aussi comment une partie de jeu de rôle mettait en avant une valeur particulière du temps, l’Instant. Cette expérience permettait entre autre d’envisager les notions d’utile et d’enrichissement différemment.

Le jeu de rôle peut être utilisé pour induire une réflexion sur ce qui nous entoure, sur nous-même. Un jeu qui permet l’investissement personnel au travers d’un personnage, peut développer l’envie d’apprendre, le besoin de réfléchir et d’interroger.

Utiliser le plaisir du jeu pour explorer et apprendre

Une amie professeur de lettres a utilisé le système de Chrysopée avec ses élèves. Ce petit exercice d’introduction à l’épistolaire, a donné de bons résultats. Les élèves, plongés dans le jeu, ont fait des recherches pour enrichir leurs personnages et leurs aventures. C’est une dynamique que les rôlistes connaissent bien – aller chercher des informations pour créer un personnage ou un scénario –

Le jeu ne doit pas être opposé à l’apprentissage et il est dommage de le réserver aux enfants. De même qu’il est dommageable de penser que s’investir dans un personnage signifie se couper de la réalité : il s’agit peut-être simplement de s’investir dans soi-même et de se donner les moyens de réaliser des rêves.

Pour citer Dumbledore : « Bien sûr que c’est dans ta tête. En quoi cela signifie-t-il que ce n’est pas réel ? »

Le jeu de rôle n’est pas une pratique innocente. Elle peut vous bouleverser, vous ouvrir les yeux sur des idées ou des concepts que vous ne connaissiez pas, elle peut transformer votre regard sur le monde et vous donner envie de le changer à votre tour. Un jeu de rôle peut vous ouvrir à une conscience politique, à une cause citoyenne, à une sensation esthétique, à une introspection.

A travers le jeu de rôle, vous pouvez transmuter.

Le meilleur exemple qu’il m’est été donné d’expérimenter à l’heure actuelle est l’hexalogie de Sens de Romaric Briand. L’histoire épique est un support à toute une réflexion philosophique qui mène en douceur les joueurs à devenir métaphysiciens. Ce mécanisme de réflexion et de débat qui s’apprend naturellement au fil du jeu devient un élément constitutif de la vie des joueurs. Un outil de tous les jours dont chacun s’empare.

Des exemples d’ouverture que je donne au paragraphe précédent, Sens est le jeu qui les propose tous.

Mais lorsque Fabien Hildwein, avec la Saveur du Ciel, propose des aventures qui permettent d’explorer les idées de transcendance, de sacré, de plaisir et de bonheur, il propose aussi une expérience alchimique. Une expérience qui dépasse le simple cadre de la partie car finalement, il vous apprend que chaque repas est l’occasion d’atteindre la saveur du ciel !

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Le jeu de rôle alchimique est celui qui vous permet de questionner le monde.

Pour le Game Chef de cette année, Simon Mutant a créé un jeu de rôle-mandala, Harde. Il s’agit jeu de rôle qui doit être détruit au fur et à mesure de la partie. Il faut le brûler, littéralement, page après page. A la fin ne reste que l’expérience d’une bonne partie que l’on ne peut vivre qu’une fois ou transmettre à d’autres. C’est, à mes yeux, une excellente tentative de jeu de rôle alchimique. Que faire de ce que nous avons appris d’une partie de jeu de rôle ? Ne pas la laisser enfermée dans un livre, l’importer dans le monde et la partager.

Le jeu de rôle alchimique est celui qui vous offre, à travers lui, une réflexion et une sensation que vous pourrez réitérer en dehors du jeu.

C’est le jeu qui dépasse le cadre du jeu.

C’est ce à quoi je travaille avec « Sur la route de Chrysopée ». Offrir aux personnages l’occasion de ré-enchanter le monde, de transmuter littéralement et de définir leur propre route vers le bonheur.

Mais c’est aussi ce que je souhaite pour les joueurs du jeu. Qu’une fois la partie finie, ils puissent atteindre leur Chrysopée.

Le jeu de rôle alchimique est celui qui investit autant le joueur que le personnage dans sa démarche. En demandant aux joueurs de Chrysopée de prendre des photos de la réalité pour les mêler à leur fiction, je souhaite qu’ils regardent le monde différemment. Qu’ils trouvent de la beauté et de la magie dans chaque petit recoin de la réalité. Que ce soit leur imagination qui déploie la réalité et non la réalité qui confine leur imagination. Qu’ils transforment le plomb du monde en or, juste en s’inventant des histoires.

Que finalement, il n’y ai plus de frontière entre le jeu et la réalité car tout le plaisir ou la réflexion que l’on obtient dans l’un doit pouvoir être accessible dans l’autre.

J’aimerais que le jeu de rôle permette aux gens de se sentir plus heureux, plus libres, plus confiants et que tout ceci ils puissent l’appliquer autour d’eux pour faire de ce monde un monde meilleur.

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