Les interstices

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[Une fois n’est pas coutume, j’use de cet espace pour vous faire part d’une réflexion politique personnelle.]

 

Le mot n’a l’air de rien. Il n’a d’ailleurs pas l’air de désigner grand chose. « Un petit espace vide entre les parties d’un tout. », ainsi est sa définition. Modeste.

Et pourtant, interstice, quand on y réfléchit, c’est une respiration. Un appel d’air.

Dans l’interstice, il faut envisager deux choses : le trou, le vide qui est cette promesse d’extérieur, cette liberté un peu sauvage qui pousse au milieu d’un ensemble à priori uniforme, mais aussi cette tension.

Un interstice naît d’une tension. De deux bords qui ne se touchent pas. Soit que l’interstice l’en empêche, soit qu’allant grandissante, cette tension agrandit l’interstice, ce qui rend par conséquent de plus en plus improbable la réconciliation des deux bords.

L’interstice est un vide et toute la tension qui l’environne. Qui est à l’origine de l’autre ? Au moment où notre regard s’attarde sur son existence, il est devenu impossible de répondre avec certitude.

Et peu importe. L’important c’est que le vide existe. Qu’il appelle et répugne comme un aimant. Que certains voudraient s’y engouffrer pour de bon, l’agrandir, consommer la rupture, en multiplier les exemplaires, et que d’autre voudraient le reboucher, le recoudre, cicatriser cette plaie béante dont on ne sait pas trop ce qui pourrait en sortir. Ou y rentrer.

L’interstice est un espace inconnu. A franchir ou à remplir avec… ma foi, ce que l’on veut ?

Alors c’est bien joli la poésie de la sémantique, la linguistique, les jeux de mots. Mais en réalité, les interstices sont un peu tout ce qu’il nous reste. L’espace vide comme moyen d’expression, comme arme, comme zone de devenir.

L’injonction à l’uniformisation, à l’espace toujours plein, au remplissage systématique est probablement l’un des ordres les plus dangereux, vicieux et largement accepté du système actuel. Le vide est très précisément ce que le néocapitalisme déteste. Parce que c’est un espace hors de contrôle dans lequel tout peut advenir. Et surtout sa fin.

Les néolibéralistes pourront bien dire ce qu’ils veulent. Ils pourront parler de dérégulation autant qu’ils le souhaitent et de développement individuel: Ils se fourrent le doigt dans l’œil.

Ils ont réussi, par l’injonction à la productivité, à s’emparer du bien qui assure la liberté des personnes: le temps. Le temps de travail, le temps de loisir, le temps personnel… Cela est chose communément admise. L’une des armes anticapitalistes consiste à reprendre le contrôle de son agenda.

Mais plus profondément encore… Est-ce que le néocapitalisme ne s’est pas emparé de notre temps intérieur ? De notre perception du temps ? Est-ce qu’il n’a pas réussi à la distordre au point que la croissance, le mouvement ascendant, l’Agir sont devenus une loi presque « intime » ? Au point que, au-delà même de nous projeter dans les flèches de résultat qui rythment les powerpoint, nous ne nous pensions pas comme ces flèches ?

Agir sans cesse. Remplir tous les trous et surtout ceux des agendas. Avec du sport, de la lecture, des sorties, des relations sociales, de la veille informatique. Être un flot continu d’action, de réaction, d’activités. Se développer, se former, se perfectionner, bref, n’être qu’une croissance ascendante permanente.

Refuser la stagnation, le silence, la rêverie, la rechute. Bannir de gaspiller son temps, de le perdre, de le laisser en friche. Être un parfait gestionnaire.


Benoit Furet – Texte d’Emile Cioran « J’aimerais tout oublier et me réveiller face à la lumière d’avant les instants. »

La culpabilité qui naît du rapport au temps, dans le néocapitalisme, est une chose stupéfiante. Elle est si violemment ancrée en nous, par tous les messages subliminaux que nous renvoient l’éducation, le milieu professionnel ou la société dans son ensemble, qu’elle filtre dans chaque domaine. Y compris ceux qui sembleraient tailler pour la critique du système.

Le business du développement personnel est une merveille de paradoxe : censé soigner le mal généré par la vie moderne, il s’appuie sur elle comme le lierre à un chêne. Il ne vous propose pas de traiter les causes. Juste les conséquences. Et ainsi assure sa propre pérennité.

Et vous remplissez votre agenda du poison et du remède : une journée de travail subie et une heure de yoga. Et ainsi de suite.

Ce qu’il faut comprendre ici, c’est que l’injonction à l’action, le rejet que l’on fait des interstices y compris pour soi-même, est une tension d’une extrême puissance. Ce n’est pas le néocapitalisme qui a créé la peur du vide, la peur du rien et l’angoisse de la mort. Mais le système actuel en a fait un moyen d’action aussi colossal qu’insidieux. Il nous a appris à nous penser comme des flèches de powerpoint. A nous inquiéter à la moindre baisse, à nous féliciter des hausses continues, à craindre l’inversion de la courbe.

A rejeter catégoriquement les interstices, les friches, les zones vierges. A en avoir peur. Celles de l’agenda, mais aussi celles du moral, du mental, de l’émotionnel. A ne vouloir que du stable, au pire, et de l’ascendant au mieux.

S’interdire la tristesse, le flou, l’inaction, le doute, la paresse, l’inattendu. Même quelques heures. Même quelques jours. Culpabiliser de plus belle. Boucher les interstices au plus vite alors que le système, sans cesse génère plus de fatigue, de tension, de violence.
S’interdire d’éprouver la profonde injustice, l’abominable rancœur que tout être ressent quand il est menacé dans son intégrité. Oublier qu’à l’origine du doute, il y a le questionnement. La critique. Le rêve.

S’octroyer des interstices c’est se libérer. C’est se permettre un espace-promesse. Il ne nous sera pas donné. Il faut s’en emparer, l’arracher aux plannings, aux programmes, aux prévisions. Le laisser advenir. L’habiter pleinement, y inviter du monde, l’agrandir. Reconnaître son indispensable et vitale utilité.

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