« En levant les yeux, Siddhârta aperçut l’étoile du matin à l’horizon, scintillant tel un gigantesque diamant. Il l’avait observée à maintes reprises. Aujourd’hui, il avait l’impression de la découvrir pour la première fois… »

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Tout en marchant entre les rizières gorgées d’eau et infestées de mouches, le buffle Somwang réfléchissait, chassant les moucherons du bout de sa queue noire, ses deux belles cornes blanches brillant dans le matin déjà chaud.

Aujourd’hui était le jour de Visakha Puja et déjà Somwang pouvait entendre dans les maisons les prières et les rires des hommes. Jusqu’à ce que la lune traverse le haut du ciel, on fêterait partout la naissance du Bouddha.

Somwang aimait cette fête. On distribuait des fleurs et des fruits, l’on suspendait des écharpes de safran dans chaque temple et le soir venu, mille et mille petites lumières dessinaient le chemin des processions. Puis, accompagnant les premières étoiles, les lanternes s’élevaient dans le ciel sous les mantras et les applaudissements.

Le buffle attrapa au passage une touffe d’herbe grasse qu’il mâchonna avec application. L’étoile du matin brillait au-dessus des rizières comme chaque jour, pâle diamant au bord des montagnes. Elle s’éclipserait bientôt pour ne revenir qu’au crépuscule, compagne des moines et des animaux des champs.

Somwang prit la route qui menait au village, pressé de retrouver les offrandes sucrées offertes aux statuettes gardiennes des rizières.

Son pas nonchalant le mena jusqu’à la première d’entre elles. Elle méditait depuis des années, plongée dans une réflexion sans fin. Le buffle la salua en inclinant la tête, plongeant son museau noir dans la corbeille tressée à ses pieds. Mais à sa grande surprise, il n’y trouva ni mangue, ni orange. Le contenu du panier lui pinça plutôt fermement la narine !

Somwang en fit un bond de surprise. Les offrandes n’agissaient jamais ainsi d’ordinaire. Plus prudent, il écarta le tissu jaune qui fermait le panier, pour y découvrir un petit enfant d’homme tout nu, qui serra les poings alors que la lumière du matin bouleversait son sommeil. De soyeuses mèches brunes s’enroulaient sur son front tout lisse.

– Ça alors, dit Somwang en soufflant sur les pieds de l’enfant.

A cet instant vint Yachai, le minla. Ses ancêtres avaient autrefois plongé par mégarde la tête dans le cumin d’un moine et promenaient depuis lors un duvet jaune entre les yeux.

– Que voilà un drôle de panier d’oranges, se moqua l’oiseau en venant se percher sur l’une des cornes du buffle noir.

Éveillé par le chant de l’oiseau, l’enfant ouvrit des yeux curieux et tendit les mains vers le museau tiède de Somwang en gazouillant.

– Tu ne m’auras pas deux fois, maugréa le buffle en inclinant la tête.

Sa corne droite passa dans l’anse du panier, qui s’éleva dans les airs alors que l’animal reprenait sa route. Bercé par le pas tranquille, le petit d’homme se rendormit rapidement.

– Que vas-tu faire de lui ? Demanda le minla depuis son perchoir improvisé.

– Siffle moins fort, Yachai, ou tu vas le réveiller à nouveau, maugréa Somwang. Je vais aller voir un moine à Mae Chaem. Il saura bien me renseigner.

– Je vais t’accompagner alors, roucoula l’oiseau. Nous y trouverons sans doute des paniers pleins de riz.

Et ainsi se mirent en route le buffle et le minla, emportant avec eux l’étrange offrande de la rizière. La brume de la montagne s’était finalement levée/ sans virgule/et laissait voir les courbes douces des montagnes, toutes rayées des chemins et des champs de riz/ sans virgule/comme si un tigre s’était lové là pour y dormir mille ans.

Tout en marchant entre les rizières gorgées d’eau et infestées de mouches, le buffle Somwang réfléchissait. Il se demandait d’où pouvait venir cet enfant. Avait-il été abandonné par des parents désespérés ? Avait-il été oublié par les gens de la rizière ?

Alors que l’oiseau et le buffle longeaient la route étroite entre les terrasses miroitantes, ils croisèrent un paysan qui portait sa fille sur ses épaules. Ils avaient avec eux de grandes palmes cueillies dans les arbres et des fleurs sauvages. En apercevant le panier qui balançait à la corne de Somwang, la petite fille l’interpella :

– Ho hé, joli buffle aux cornes blanches, que portes-tu dans ton panier ?

– Un enfant de la rizière. Connais-tu ses parents ?

– Non, il ne doit pas venir de chez nous.

Le père s’approcha de Somwang et lui frotta la tête.

– Où vas-tu avec ce petit ?

– Je vais à Mae Chaem, demander conseil à un moine.

– Je ne reconnais ni le panier ni l’écharpe couleur de safran de cet enfant. Peut-être est-ce un cadeau de Bouddha pour toi ?

– Ne te moque pas, homme. Un buffle a besoin d’herbe et d’eau. Que ferais-je d’un enfant ?

– Oh, je ne suis qu’un paysan.

La petite fille et son père offrirent des fleurs à Somwang pour le voyage et les saluèrent de la main lorsque leurs routes se séparèrent.

– Ils auraient pu nous offrir du riz, soupira le minla en ébrouant ses plumes.

– Si tu as faim, tu peux toujours manger les mouches qui nous suivent, répondit le buffle.

– Les bêtes à corne ont si mauvais caractère ! Et que ferons-nous lorsque ce petit aura faim à son tour ? Tu n’es pas une vache, Somwang.

Sitôt le minla avait-il chantonné ces paroles que l’enfant dans le panier s’étira et se mit à gémir en agrippant la belle étoffe safran qui le couvrait du soleil. Le buffle déposa le panier à l’ombre d’un arbre et observa, le minla à ses côtés, impuissant.

Allons bon. Yachai, rends-toi utile pour une fois.

– Où as-tu lu que les oiseaux donnaient du lait ?

– Ne sois pas idiot. Il faut le distraire un peu.

Le minla poussa un trille vexé et s’envola de la corne. Il se mit à voleter au-dessus du panier, picorant des pétales de fleur au cou du buffle pour les lâcher sur l’enfant. Ce dernier, oubliant sa faim, tendit des mains gourmandes vers les fleurs roses qui s’éparpillaient à portée de ses petits doigts.

Ce fut à cet instant que passa Narong, le jeune novice de Mae Chaem. Il retournait au temple pour la fête de Visaka Puja après avoir rendu visite à ses parents dans les montagnes.

Stupéfait, le moine observa la scène les yeux ronds. Un gros buffle noir aux longues cornes veillait sur un enfant riant aux éclats, tandis qu’un oiseau couvrait de fleurs son visage éclairé par la joie.

Il eut beau se frotter les yeux, la vision ne disparut pas. Alors, il s’approcha très respectueusement de Somwang et s’inclina devant lui, drapé dans le voile rouge du dharma.

– Salut à toi, compagnon. C’est un bel enfant que tu as là.

– Oh moine, tu tombes bien. Il a faim et je ne peux rien y faire, se plaignit le buffle.

– Et moi je suis las de voler sans cesse, se plaignit l’oiseau.

– Confie moi le panier un instant, dit le moine.

Narong prit l’enfant contre lui et sortit de sa toge rouge une feuille de bananier ficelée : c’étaient là les gâteaux de riz que sa mère lui avait offerts pour son retour au temple. L’enfant dévora sans se plaindre un gâteau tout entier et s’endormit presque aussitôt, les doigts collants de lait de coco emmêlés dans le mala qui brillait au poignet du novice.

Somwang raconta son histoire au moine qui écouta sans mot dire. Narong proposa finalement de les mener au temple.

C’est ainsi que le grand moine de Mae Chaem vit arriver dans sa cour Narong, juché sur le dos d’un grand buffle aux cornes blanches, un panier dans les bras, à l’intérieur duquel dormait un enfant et un petit minla somnolant dans la couverture safran.

Lorsque le grand moine voulut connaître le nom de l’enfant, Somwang répondit simplement « Shom », l’orange.

Tout ceci se passa le jour de Visakha Puja. Les moines racontent que la même nuit, les lanternes trouvèrent dans le ciel de nouvelles étoiles : un buffle passait parmi elles, broutant ça et là. Depuis il revient chaque année lorsque l’on offre des oranges à Bouddha, sur la ligne même où passe le soleil.

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