Là-bas, tout là-bas, sur le grand plateau d’herbe jaune et de montagnes blanches, vivait Chengis aux yeux couleurs de pluie.

Chengis avait grandi au milieu de la steppe immense avec les siens, poussant sans cesse les troupeaux de chèvres au devant des yourtes. Avant même qu’il eût su marcher, le garçon avait appris à monter à cheval. D’abord sur celui de son oncle, robuste et brun, puis sur celui de son frère, impétueux et noir. Et ensuite, il avait reçu sa propre monture, Loön, qui dans la vieille langue presque oubliée signifiait « nuage ». Il n’y avait plus que les chevaux qui savaient encore parler le dialecte des temps anciens et Chengis avait appris le nom de son cheval en regardant au fond de ses yeux sombres.

Chengis avait seize ans lorsqu’un matin, un bruit terrible emplit tout le paysage, décrochant jusqu’à la neige sur le sommet des montagnes. Même l’eau des flaques vibra pendant de longues heures, et de nombreuses chèvres s’enfuirent de peur dans la steppe. Le monde reteint sa respiration et le vent tomba, inquiet.

Et tout le monde se demanda si l’univers n’était pas en train de se fendre en deux.

Tout le monde, sauf Chengis. Calmement, il alla chercher Loön et se mis en scelle vers l’horizon d’où était venu le cri abominable. Il se retrouva bientôt seul dans l’étendue jaune et blanche de la steppe. Jusqu’au bout du monde, partout où se portait le regard, on ne voyait plus que de l’herbe rase, des crêtes pointues semées comme une mâchoire de loup et des nuages bas qui n’osaient toujours pas reprendre leur course.

« – Je comprends ce que le mot [vaste] signifie », murmura Chengis en observant sa terre comme pour la première fois. Et Loön approuva en silence aux paroles du jeune homme.

Apparu finalement, loin devant le cavalier et sa monture, une onde étrange qui n’était ni herbe ni montagne. Elle louvoyait comme une colline de jade au milieu de la steppe, plus haute que vingt hommes et plus longue qu’un troupeau à elle seule.

En s’approchant prudemment, Chengis discerna que l’onde luisait comme de la soie, accrochant la faible lueur du ciel dans des écailles de verre. Consciente soudain de la présence qui l’observait à distance, l’onde s’ébroua brusquement et fondit vers Chengis en un battement de paupière. L’instant d’après, l’homme et son cheval se retrouvèrent sous deux immenses yeux d’azur, aussi limpides qu’impitoyables. Chengis contemplait un dragon pour la première fois de sa vie.

Tombant du ciel telle une avalanche, la voix du dieu emplit l’espace et manqua de broyer la poitrine du jeune cavalier.

Chengis, aux yeux couleurs

de pluie.

Est-ce toi que le

destin envoie pour m’assister ?

Sans la présence de Loön à ses côtés, Chengis n’aurait rien pu comprendre à la langue millénaire du dragon, orage conjugué au Chaos originel. Mais les paroles du dieu débordèrent dans son esprit et firent trembler son cœur.

« – De quelle aide as-tu besoin, esprit du ciel ? »

Demanda calmement Loön en écho aux pensées de son compagnon.

Tous les trois mille ans, un

dragon meurt en tombant du

ciel.

Là où il doit achever son cycle, un être

est chargé de l’accompagner dans

son dernier envol

C’est un acte périlleux mais il scelle

le lien entre le ciel

et la terre.

Chengis resta longtemps pensif, dans l’ombre terrifiante de la divinité de jade. Il ne lui était jamais venu à l’esprit qu’il possédait un destin particulier. Il n’était qu’un cavalier éleveur de chèvre parmi d’autres, et n’était même pas encore tout à fait un homme.

Il passa une main dans les crins épais de son cheval et lui fit faire quelques pas en avant. Les yeux du dragons qui le fixaient sans bouger étaient aussi grands que lui assis sur sa scelle.

« – Dragon, demanda Chengis. Que dois-je faire ? »

Monte sur mon dos et

Depuis ma queue jusqu’à

mon front

Prépare mon esprit à

la fin.

Dans l’air immobile de la steppe apeurée, la queue du dieu se déroula, couchant l’herbe de la plaine dans un bruit de tonnerre.

Chengis remonta lentement le corps de verre ondoyant jusqu’à arriver aux cinq perles qui ornaient l’extrémité de la queue immobile. Dix cheveux auraient pu y passer de front sans même basculer. Le dragon attendait, observant Chengis depuis l’autre extrémité de ses écailles brillantes.

D’un coup de talon, monture et cavaliers commencèrent leur ascension. Les sabots noirs de Loön glissaient dangereusement sur les écailles et Chengis n’osait respirer qu’à moitié de peur que la moindre de ses expirations ne les précipite ensemble vers le sol qui, déjà, s’éloignait de ses yeux.

Lorsqu’ils furent arriver en haut de la queue, le dieu poussa une longue note double et s’éleva vers le ciel blanc. Chengis n’eût d’autre choix que de lancer Loön au galop pour que le vent ne les aspire pas vers le bas. Le mouvement, intense, immense, lui claquait le visage et collait ses poumons au fond de son corps.

Lorsque Chengis arriva près des pattes arrières du grand dragon de jade, apparurent des silhouettes en armures laquées, lances au poing et bannières au vent. Leurs visages plongés dans un brouillard noir, ne laissant entendre qu’une terrifiante cadence maudite, tambours des profondeurs.

« – Qui sont-ils ? » Hurla Chengis aux oreilles de Loön qui galopait toujours.

« – Ce sont les princes maudis qui, jadis, chassèrent les dragons de la terre pour se l’accaparer. Leurs esprits hantés sont pour toujours liés à la mort des dieux du ciel ! »

Alors que le cheval prononçait ces paroles, les spectres armés commencèrent à planter leurs lances entre les écailles de jade, les enfonçant de moitié dans la chair. Un sang bleu se mit à couler à flot. Chengis approchant, les ombres lancèrent dans sa direction leurs armes effilées. Couché tout contre son cheval, le jeune homme attrapa à son côté les flèches que son père avait taillé à sa naissance et l’arc en tendon que sa mère avait poli durant toute son enfance.

Loön traversa sans ralentir les rangs de fantômes mugissant, et Chengis faisant volte-face, il visa ses adversaires l’un après l’autre. Les longues plumes d’aigle se fichèrent sous les casques, entre les côtes, à travers les yeux et aussitôt, l’armée maudite s’évapora, happée par le vent de l’envol.

Les épaules du dragon émergeaient au loin dans les nuages. Plus la distance raccourcissait, plus Chengis devinait de grands brasiers rouges courant à la surface des écailles. Ils dégageaient une épaisse fumée blanche qui engloutissait l’horizon dans un parfum âcre de chair brûlée.

« – Qu’est ce que ceci ? » Cria Chengis aux oreilles de Loön qui galopait sans cesse

« – C’est le fléau que le soleil a attaché aux dragons pour leur voler leur magie. C’est ainsi qu’il a instauré le règne du jour sur la nuit ! »

Le jeune homme fit accélérer son cheval et tira sur la ceinture gravée que son oncle avait taillé avant ses premiers mots. Il la jeta dans le vide et se trouva alors si proche des brasiers que les crins de Loön, ses cils et ses cheveux commencèrent à s’embraser. Le cheval s’élança dans un bond fulgurant par dessus la fournaise, et Chengis jeta sur les flamme le kaftan de laine bleue qu’il portait depuis qu’il était presque un homme. Le tissu se déploya et tomba sur les flammes. Elles eurent beau hurler de rage, rien n’y fit. Bientôt, la laine de chèvre les étouffa tout à fait.

Enfin, le cavalier parvint près de la tête du grand dragon. Ses cornes blanches découpaient le ciel tandis qu’il volait, si haut que le monde n’était plus que tempête et lumière.

Au sommet du front, incrusté entre le jade et le verre, un joyaux sans couleur avait presque fini de briller comme une luciole mourante à l’aube.

« – Que dois-je faire maintenant ? » Supplia Chengis aux oreilles de Loön qui galopait encore.

« – C’est la vie du Dragon qui s’achève ici. Prends la pour qu’il puisse mourir en paix.

– Mais si j’agis ainsi, que va-t-il se passer ?

– Comment le saurais-je, Chengis ? »

La peur gonfla dans le cœur du jeune homme, plus violente que l’orage qui se déchaînait autour du dragon mourant. Elle s’abattit sur ses épaules, lourde et vaste et tailla jusqu’à son cœur des crevasses de souffrance. Elle déchiquetait tant et si bien que Chengis crût cent fois que sa course allait s’arrêter là. Mais Loön n’avait pas cesser son galop et il porta Chengis jusqu’au joyau agonisant. Le cheval, qui connaissait l’âme de son compagnon mieux que tout autre être au monde, sauta une dernière fois vers le ciel et se laissa tomber, de tout le poids de leur deux êtres, sur la pierre sacrée qui vola en éclat.

Dans un tourbillon sublime de vent et de fureur, le corps du dragon se figea dans les nuages, puis tomba, tomba, longuement, vers la terre. Il se posa dans la steppe comme un ruban de jade, semant au passage ses écailles célestes.

Tous les habitants de la steppe apprennent, dès qu’ils sont en âge de le comprendre, que l’immense fleuve qui se déploie depuis les montagnes est ce qu’il reste du dragon de Chengis. Le lien entre le ciel et la terre qui donne à l’herbe des pâturages la couleur du jade. Les écailles ont donné naissance aux nombreux lacs qui reflètent la course de Loön, seigneur des nuages, et de son cavalier. Il n’y a que la nuit -demeure des dragons- que l’on peut deviner leur présence. Le cheval et son cavalier, mêlés en une seule âme, parcourent encore le ciel nocturne. Leur silhouette se devine au milieu des étoiles, suspendue pour toujours parmi les joyaux de la nuit, sur la ligne même où passe le soleil.

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