Ses parents l’avaient nommé Pechereg, parce que lorsqu’il était venu au monde, la terre avait grondé en réponse à son premier cri. Ils l’avait nommé Pechereg à cause de ses pupilles si claires qu’elles paraissaient blanches. Ils l’avait nommé Pechereg pour conjurer l’ancien démon qui vivait jadis dans la contrée et qui, jadis, portait le même nom.

Et en le regardant grandir, ses parents ne cessaient de se dire qu’ils avaient bien fait. Nulle part on ne trouvait d’enfant plus sage, plus doux et plus souriant que leur fils unique.

Même les bêtes sauvages venaient manger dans sa main et réclamer ses caresses.

Bien sûr, cela ne rassurait ni les voisins, ni les professeurs, ni les camarades de Pechereg, mais n’était-ce pas mieux ainsi ? L’enfant grandissait sans crainte et sans ennemis, et tant que son cœur ne serait pas blessé, le démon resterait au loin. Et rien ne semblait pouvoir donner au garçon autre chose que le sourire.

Voilà ce que pensaient les parents de Pechereg. Même à l’âge où les jeunes gens commençaient à pleurer des amours déçues, leur fils ne conservait aux lèvres que des chansons et passait parmi les filles sans même les regarder. Pourtant, plus d’une aurait souhaité qu’il la remarque : l’attrait du surnaturel habite bien des rêveries.

Un soir, le fils s’adressa à ses parents en ces termes :

« – Il est temps pour moi de me trouver un travail. Je suis patient et pas plus maladroit qu’un autre. J’aimerai être forgeron. »

Le père de Pechereg pinça les lèvres. Forgeron était un beau métier, très reconnu, mais il n’aimait pas l’idée que son fils s’approche du feu. Il craignait que cela ne porte préjudice à tout leurs efforts.

Le garçon ajouta :

« – Je suis allé voir Barjan à son atelier. Il m’a demandé de lui forger une pointe pour le collecteur d’impôt, ce que j’ai fais, et il accepté de me prendre comme apprenti. »

La mère de Pechereg soupira. Barjan était un excellent artisan. S’il prenait son fils, cela voulait dire qu’il était doué et qu’avec le temps il le deviendrait toujours plus. Mais elle n’aimait pas l’idée que le garçon puisse fabriquer autre chose que des paniers ou des amulettes. Elle craignait que cela n’éveille en son cœur quelque chose qu’elle voulait garder endormi.

Enfin, Pechereg dit :

« – Barjan m’a donné rendez-vous dès demain. A condition que vous soyez d’accord avec sa proposition. Je vous en prie, dites oui ! »

Les parents se regardèrent. Leur fils avait toujours été si appliqué, si gentil. Quel droit avaient-ils de lui refuser quelque chose qui lui faisait tant plaisir ? Avec un enfant forgeron, la famille serait à l’abri du besoin pour le restant de leurs jours.
Leurs épaules s’affaissèrent d’un même mouvement et la mère de Pechereg lui répondit, la voix tremblante :

« – Nous sommes d’accord. Va voir le maître forgeron dès demain et sois respectueux. Observe, écoute, apprends. Je te donnerai un coq avant ton départ pour remercier Barjan de te prendre à son service. »

Le garçon remercia ses parents encore et encore. Il n’en ferma pas l’œil de la nuit, tant l’excitation lui donnait envie de courir, de danser et de rire. Ses parents non plus ne dormirent pas, mais c’est parce qu’ils sentaient bien que les choses leur échappaient et qu’ils ne pouvaient rien y faire.

A l’heure où les brebis vont boire, Pechereg se présenta à la forge avec un coq cendré sous le bras. Barjan l’accueillit, lui offrit à boire et lui présenta son neveu, Uman. Ce dernier arrivait au terme de son apprentissage et partageait les tractations commerciales avec son oncle. Étonnamment grand, le corps d’Uman était aussi élancé qu’une brindille. Pourtant, dès qu’il empoignait un marteau, on ne voyait que des muscles courir sous sa peau. Il ne parlait quasiment jamais sauf lorsqu’un client passait commande.

Pechereg passait les cinq premiers jours à regarder et à nettoyer les outils. Poncer la rouille, graisser le cuir des soufflets, balayer la poussière du charbon, remplir le bac de la meule à eau… Il s’appliqua à travailler vite et bien pour avoir le temps d’observer Barjan et Uman travailler. De retour chez ses parents le soir, le garçon s’écroulait de sommeil, épuisé mais souriant.

La semaine suivante, un client important demanda à voir Barjan. Le maître fit un signe à son apprenti :

« – Pechereg, je m’absente un instant. Ne laisse pas mes braises refroidir. Garde les très chaudes le temps que je revienne. Uman te surveillera. »

Le garçon laissa tomber son sceau et son balais et empoigna la corde du soufflet, qui émit une puissante expiration dans le foyer. Les braises crépitèrent et passèrent du rouge au jaune le temps d’une petite seconde.
La conversation de Barjan semblait s’éterniser. Pechereg tirait sur le soufflet, remettait du charbon régulièrement et veillait à ce que le foyer reste rouge comme un soleil levant. Uman avait vite renoncé à vérifier son travail et s’occupait désormais d’affûter une hache dans son dos.

Les yeux clairs du garçon se perdirent dans les couleurs du charbon. Il l’observa s’embraser de l’intérieur, crépiter, respirer et se consumer lentement. La sueur dégoulinait dans son cou. Il crût qu’il s’était assoupi lorsqu’il entendit un murmure à son oreille :

« – Pechereg… »

Le garçon sursauta et regarda derrière lui. Il n’y avait qu’Uman assis près de la meule qui tournait en grinçant.

« – Tu m’as appelé, Uman ?
– Non. »

Lui répondit le forgeron sans se retourner.

Après quelques minutes de silence, le garçon entendit encore distinctement qu’on prononçait son nom. Il crût à une mauvaise blague mais Uman était bien trop taciturne pour faire de l’humour.

« – Tu ne regardes pas au bon endroit, petit. »

Pechereg baissa les yeux vers le charbon incandescent, troublé. Au cœur de la fournaise, une flammèche crépitante demeurait bleue et ondulait sans se soucier de la respiration du soufflet.

Je deviens fou, se dit le garçon bouche bée.

« – Mais non, susurra la voix à son oreille. Je suis bien content de faire ta connaissance.
– Qui es-tu ?
– Moi ? Un génie du feu.

– Tu as dit quelque chose, petit ? »

La voix d’Uman sortit Pechereg de sa torpeur. Il cligna des yeux. La flammèche bleue avait disparu mais son timbre velouté résonna encore dans sa tête.

« – Reviens ce soir lorsqu’ils seront partis. »

Restant un moment interdit, il essuya son front qui transpirait à grosses gouttes.

« – Non Uman, je n’ai rien dit. »

A la tombée du jour, Barjan renvoya tout le monde chez soi. Mais Pechereg prétexta vouloir finir de trier un sac de minerai. Le maître haussa les épaules, lui confia la clé de la forge et s’en fût.

Le garçon, une fois certain que personne ne reviendrait, ralluma le foyer et en fit un brasier flamboyant.

« – Tu as bien fais de m’écouter, petit. »

La flamme bleue dansait à présent tout près de lui, au bord des braises. Pechereg se pencha pour l’observer. Contrairement au reste du feu, cette dernière déployait un froid mordant, comme un trou de chaleur dans le monde.

« – Que me veux-tu ? Demanda l’apprenti, qui se méfiait des génies comme tout le monde.
– T’aider, bien sûr. T’aider à devenir le meilleur forgeron qu’on n’ait jamais vu.
– Que m’apporterait d’être le meilleur ? » Demanda Pechereng, qu’on avait mis en garde contre les promesses des êtres magiques.

La flamme bleue poussa un long soupir et répondit gravement :

« – C’est là ton destin, mon garçon. Tu dois forger l’arme qui nous sauvera tous.
– Je ne deviendrai pas forgeron pour…
– Je sais, je sais. Mais tu n’as pas le choix. Toi seul peut le faire. Acceptes-tu ?

– Comment faire ? Mon maître est taillandier, il ne saura pas m’apprendre à forger une lame. »

Pechereg essayait de trouver une question à laquelle le génie ne saurait pas répondre. C’était ainsi qu’on pouvait les renvoyer dans leur monde. Mais il est très difficile de trouver une telle question car les génies ont réponse à presque tout.

« – Ne t’inquiète pas, je te donnerai le meilleur professeur en la matière. Tu n’auras qu’à faire comme aujourd’hui : rester le soir un peu plus tard.
– Et quel est cet excellent professeur que tu me promets, génie ?
– Moi. »

Et ainsi, chaque soir, Pechereg trouvait un prétexte pour être le dernier à clore l’atelier. Dans l’obscurité de la nuit, le génie lui enseignait l’art délicat de forger une lame. Perché sur un bout de charbon, il guidait les gestes de l’apprenti. Il lui apprenait à reconnaître les cents couleurs de rouge et de jaune qui donnent au forgeron la température de son métal : Cerise, rubis, corail, paille, autant de nuances qu’il fallait pouvoir identifier sans se tromper.
Avec des morceaux d’acier trouvés derrière la remise, Pechereg fit des rectangles qu’il martela en cercle puis en rectangle de nouveau. Jusqu’à ce que ses coups de marteaux donnent précisément ce qu’il souhaitait, comme un potier poussant la glaise du bout des doigts.

Plus ardent que de la pâte de verre, le métal s’étirait et s’enroulait, long serpent né du soleil et de la Terre. Chaque soudure emplissait l’air d’un souffle de tonnerre et d’étincelles.

Les semaines passèrent. Un jour, les parents de Pechereg vinrent voir Barjan pendant que leur fils s’occupait d’une livraison. Ils étaient inquiets. Pechereg rentrait chaque jour de plus en plus tard. Il avait l’esprit ailleurs, mangeait peu mais dormait toujours à poings fermés. Ses parents craignaient qu’il n’ait succombé à l’alcool ou qu’une femme ne lui rende visite sans qu’ils ne le sachent.

Barjan leur offrit du thé amer avec des amandes et les rassura : il n’avait pas à se plaindre de leur fils, qui travaillait avec ferveur et faisait des progrès remarquables. A son âge, il était sans doute normal que la nuit lui offre de nouvelles aventures. Mais pour leur être agréable, il promit de se renseigner sur ce que faisait Pechereg le soir venu.

Le jour même, il confia les clés de la forge au garçon, comme à l’accoutumée, et allât se cacher dans une rue adjacente. Il attendit un bon moment sans avoir personne ni entrer ni sortir de la forge. Les parents du petit se faisaient donc assurément des idées. Mais lorsque Barjan vit qu la cheminée se remettait à fumer, sa curiosité le poussât à s’approcher. Depuis l’une des ouvertures de l’atelier, le maître découvrit son apprenti debout près de la meule. Il aiguisait quelque chose que Barjan ne distinguait pas bien. Il poussa violemment la porte de la forge et se dirigea droit vers Pechereg. Ce dernier se retourna, découvrit le visage furieux de son maître, et en devint livide.

« – Que fais-tu ici ? Qui t’a donné le droit d’utiliser la forge sans ma présence ? »

Barjan écarta le garçon de sa route et s’empara de la pièce qui lui était tombée des mains. Quelle ne fut pas sa surprise de ramasser la pointe de lance la plus magnifique qu’il n’avait jamais vu. Longue d’une main et demi, légère comme une feuille, elle scintilla dans les doigts usés du forgeron. Barjan était taillandier, mais il savait reconnaître la pureté d’un acier forgé pour une lame. Celui-ci était exceptionnel.

« – Où as-tu trouvé une telle chose ? Qui te l’a apportée ? »

Blême, Pechereg bafouilla quelque chose quand une voix chaude monta du fond de l’atelier.

« – Ne vous fâchez pas contre lui, maître . Je suis le responsable »

Un homme enroulé dans une cape d’un bleu nuit intense sortit de la pénombre, dévoilant un visage pâle et des yeux en amande presque turquoises. Il tendit la main vers l’apprenti.

« – Ma lance avait besoin d’une réparation urgente. Trouver une forge encore ouverte à cette heure était une bénédiction du ciel. Et ce jeune homme sait comment prendre soin d’un tranchant d’exception. Vous avez toute ma gratitude et mes félicitations. »

Barjan, médusé, ne quittait pas des yeux l’individu qui s’inclina devant lui. Pechereg, presque caché derrière son maître, n’osait plus respirer.

L’homme tira de sous sa cape une bourse de soie qu’il tendit au forgeron, dévoilant un immense saphir à son index.

« – Voici pour la réparation. Et le dédommagement d’avoir abusé de votre temps sans m’être annoncé. »

La bourse était pleine de petits lingots d’argent et de perles noires. Le forgeron poussa un juron de surprise et resta stupéfait, la richesse d’un prince à portée de main

L’homme bleu fit signe à Pechereg de déguerpir d’un geste du menton, puis saisit doucement la pointe de lance, posant la bourse à sa place dans la paume de Barjan.

« – Permettez que je reprenne mon arme. Je vous souhaite une bonne nuit, maître. »

Et se détournant, homme fit voler son manteau comme si la nuit se déployait autour des braises mourantes. L’instant d’après, Barjan était seul dans son atelier, étrangement frigorifié. Les lingots sous ses yeux renvoyaient la faible lueur de la forge déserte.

« – Comment as-tu fait ceci ? »

Pechereg marchait à côté de l’homme bleu, qui chevauchait à présent un coursier noir.

« – Il y a peu de choses que nous ne sachions pas faire, mon garçon.
– Crois-tu que Barjan se doute de quelque chose ?
– Oh, il n’a rien gobé de mon mensonge. Les maîtres forgerons connaissent intuitivement les génies du feu. »

Le garçon se demanda en lui-même s’il était donc désormais un maître forgeron. Puis il murmura :
« – Pourquoi n’a-t-il rien fait pour nous arrêter, dans ce cas ? »

Un sourire étira les lèvres du génie. Il frôla la perle noire qui pendait à son oreille.

« – Tous les hommes ont une faiblesse, Pechereg. Tous. Il suffit de la connaître. Il n’y a rien de bien magique à cela.

– Ce n’était donc pas pour les lingots d’argent ? »

Mais la question demeura sans réponse alors que le génie plongeait dans le silence. Ce dernier flotta entre eux de longues heures. L ‘étalon noir portait son maître au travers des sentiers de la nuit, loin de la route, et Pechereg ne reconnaissait aucun itinéraire familier. Ils allaient simplement au travers un paysage de plus en plus rocheux et sombre, où le terrain cédait progressivement à l’ardoise et à une terre noire des plus compactes.

Le forgeron ramassa un rocher, curieusement léger au creux de sa paume.

« – De la lave ! Tu nous emmènes sur les flancs du volcan ! »

Les yeux du génie, brillants comme deux braises, semblèrent acquiescer dans l’obscurité. Le volcan se trouvait à deux jours de marche de la ville mais tous les habitants de la région le connaissaient au moins de réputation. Il dormait depuis des siècles, mais laissait s’échapper quelques fois une mince fumée laiteuse avant de replonger dans le sommeil. Les locaux le craignait et le révérait à demi-mots, de peur de le réveiller pour de bon.

Comment avaient-il pu franchir une si longue distance en si peu de temps ? Pechereg l’ignorait mais s’approcher du volcan en compagnie d’un génie lui causait des frissons de crainte glacés. Il agrippait à présent aux rennes brodés de l’étalon, les mains moites, faisant mine de l’aider à progresser dans les rochers pour mieux cacher la terreur qui couvait dans sa gorge.

« – Que comptes-tu faire avec ma lance ? Demanda-t-il d’une voix forte mais blanche de peur.
– Ta lance ? Te voilà bien orgueilleux, petit. »

Le sang du garçon lui grimpa aux joues

« – Ne suis-je pas celui qui l’a forgée ? Ne suis-je pas celui qui doit tous vous sauver ? »

Le génie cessa de regarder devant lui pour poser sur Pechereg un regard amusé et un sourire triste.

« – Nous l’avons forgée ensemble, me semble-t-il. C’est elle qui nous sauvera. Toi…
– Moi, quoi ? Hurla presque le garçon, qui sentait le sol se dérober sous ses pieds à l’ide que l’esprit du feu se soit joué de lui.
– Nous sommes arrivés. »

La pente du volcan se dérobait en douceur devant eux. Seul le faible croissant de lune découpait le relief du cratère dans la nuit. Le forgeron tira sur les rennes de l’étalon noir.

« – Je n’irais nulle part, génie. Tu t’es moqué de moi, comme tu t’es joué de Barjan.
– Ne sois pas ridicule, Pechereg. Je t’ai dit la vérité, et tu as entendu ce qui te faisais plaisir, voilà tout. N’ai-je pas fais de toi un bon forgeron ? Sans doute pas aussi bon que tu pourrais l’imaginer, mais ne m’accuse pas d’ingratitude. »

La main pâle du génie fit un cercle en direction du volcan, comme s’il l’offrait en cadeau. Les saphirs à ses doigts scintillèrent dans l’absence de lumière.

« – A présent que nous sommes ici, ne veux-tu pas savoir de quoi il retourne ? N’es-tu pas curieux de connaître ce destin qui t’attend ? »

Pechereg fulmina. Le génie avait raison, bien entendu. A présent qu’ils étaient au sommet du cratère, la curiosité le dévorait en même temps que la peur. Pourtant, l’envie d’abandonner là la créature qui l’avait manipulé lui brûlait la gorge. Et son propre orgueil blessé enrageait de s’être ainsi fait prendre.

Ignorant l’état de rage et de désespoir dans lequel il se trouvait, le génie fit avancer le cheval vers le fond du volcan. Même s’il l’avait voulu, Pechereg n’aurait jamais pu retenir le coursier. Il ne lui restait plus qu’à choisir entre descendre avec son maître ou faire demi-tour.

Il laissa l’élan du cheval entraîner son corps vers le cœur du cratère, consumé par l’impatience et l’appréhension.

L’air changeait rapidement. Il se réchauffait, s’épaississait même et se chargeait d’un parfum de souffre irritant. Sous ses pieds, le garçon pouvait sentir le volcan respirer profondément. Le rythme lent et immuable de la Terre originelle, pleine d’une force incommensurable. Le propre sang de Pechereg s’accorda aux pulsations des abysses, comme pour se prémunir de leur pouvoir.

Lorsqu’ils parvinrent tout en bas, le corps du forgeron n’était qu’un écho prolongé des profondeurs, qui vibrait, craquait et brûlait sur la même cadence. Pechereg vivait pour la première fois l’expérience terrifiante de son insignifiance. Même le génie ployait imperceptiblement devant l’autorité du volcan. Son visage affichait cependant une révérence fascinée et une réelle fierté.

Et au travers de la fumée, dans la fournaise désormais compacte du cratère, le forgeron vit la lumière étourdissante de la lave toute proche. Le grand volcan ne dormait plus. Une faille large comme une rue zébrait la croûte de roche noire sur quelques mètres. Ce simple accroc dans le tissu de la Terre faisait entendre le grondement lointain du royaume des démons. Rouge au delà du concevable, la lave coulait sans doute des centaines de mètres plus bas

Pechereg était passé au delà de la terreur la plus pure. Toute crainte l’avait quitté devant la certitude de sa fin imminente. L’abandon qui régnait dans son esprit avait quelque chose de délicieux. Le génie se tenait au bord de la faille, insensible à la fournaise et criait dans sa direction. La pointe de la lance s’était fichée par magie dans un long manche de métal, prête à accomplir son obscure mission.

« – Pechereg, viens voir ! »

Le génie hurlait pour couvrir la voix du volcan. Les oreilles vrillées, le forgeron obéit comme dans un rêve. Les braises ardentes qui s’échappaient du cratère ne lui causaient aucune douleur bien qu’il sentit son corps aux abois. La magie du génie devait le protéger mais lorsqu’elle ne serait plus à l’œuvre, il serait sans doute pulvérisé.

Ce fut chancelant qu’il rejoignit la faille béante. Il y pencha le regard, la vue brouillée par la sueur et le sel de ses larmes. Au fond de l’abysse s’agitait une silhouette plus blanche qu’un métal à son point de rupture. Il n’eût le temps que d’apercevoir un éclat lisse s’agiter aux tréfonds du monde, comme une carapace.

Le génie cria de plus belle à son oreille, presque fanatique :

« – Mon garçon, je te présente le seigneur des abysses ! Voici Pechereg ! »

Ces mots produisirent l’effet de la foudre sur le garçon qui se tétanisa. Pechereg, le grand démon, arpentait les profondeurs juste sous son nez. Le génie ne lui laissa pas le temps de réfléchir. Il poursuivit, impérieusement :

« – S’il s’échappe par cette faille, il apportera la désolation. Il ne doit pas quitter les tréfonds.
– Mais n’est ce pas ton maître ? hurla à son tour le garçon.

– Si, mais jamais au mépris du monde ! Sinon nous serions condamnés avec lui.
– Que faut-il faire ?
– Fermer la faille, évidemment ! Tu ne peux détruire la destruction, mais tu peux la contraindre. Nous avons forgé la lance ensemble, nous allons fermer la faille ensemble. L’un sans l’autre, c’est impossible ! »

Et Pechereg sut en son cœur que le génie disait vrai une fois de plus. Il s’empara du manche de la lance, rendu écarlate par la fournaise du volcan. La peau de ses mains s’y colla aussitôt. Le génie fit de même et ferma les yeux. Même ainsi, l’arme semblait peser un poids considérable. Dans un cri d’effort conjugué ils plantèrent la lame au cœur de la faille et Pechereg crut qu’elle allait les aspirer. Mais elle attirait à elle la roche sombre et le sol se mit à vibrer et à geindre. L’effort qui naissait de la lame dégageait l’intensité de deux aimants semblables pressés l’un contre l’autre.

« – Nous allons êtres broyés ! » Gémit Pechereg tout en sachant que cela ne changerait rien

De sous la capuche de son manteau bleu, le génie sourit. Ses traits avec la soudaine beauté de la fatalité. La terre se contracta soudain et se déploya pour se souder brusquement. Le choc du contact dégagea un souffle qui coucha aussitôt tous les arbres de la région et qui propulsa le génie et le forgeron vers le ciel.

Pechereg sentit le vent s’engouffrer dans ses vêtements alors que son corps ne lui répondait plus. Il vit s’éloigner de lui le volcan et tout son pays. Le génie s’élevait avec lui, le visage tourné vers les nues et tout autour d’eux volaient les fragment éparpillés de la lance merveilleuse.

Pechereg se tourna vers lui et prononça quelques mots dans son esprit :

« – Génie, que va-t-il se passer maintenant ? »

Le garçon inspira l’air glacé des étoiles. Il regarda les yeux pâles de l’esprit du feu qui réfléchissaient les lueurs du ciel. Le silence plana un moment. Il semblait que leur ascension avait atteint son point culminant et s’apprêtait à s’inverser. Le génie eût alors un rire fugace.

« – Voilà bien une question à laquelle je n’ai pas de réponse. »

Et instantanément, il disparu, son rire restant accroché aux nuages derrière lui.

Depuis cette nuit, les hommes ont déserté la proximité du volcan pour se réfugier plus près des fleuves, moins ombrageux. Les génies du feu s’invitent volontiers dans leurs demeures autour de la date anniversaire, au cas où un enfant aux yeux pâles s’éveillerait à nouveau qui annoncerait le retour du démon. Et à moins qu’on ne leur pose une question à laquelle ils n’ont pas de réponse, ils s’invitent pour de nombreux jours.

Quand à Pechereg, son nom a été oublié mais les éclats de la lance sont toujours accrochés dans le ciel, sur la ligne même où passe le soleil.

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