Comme chacun le sait, il existait au Paradis un immense cerisier baigné de lumière dont les fleurs ne fanaient jamais. Il arrivait parfois que le passage d’un dieu dans les nuages fasse naître un peu de vent qui dispersait les pétales de l’arbre immortel au gré de la brise. Ces pétales tombaient doucement du Paradis vers la Terre, mais dans leur chute, éloignés du soleil divin, ils perdaient petit à petit leur éclat radieux jusqu’à devenir aussi blancs et fragiles qu’un souvenir.

Et ainsi neigeait-il chez les hommes.

Or il advint qu’un matin, alors qu’un tapis blanc recouvrait le monde, l’un des flocons en tombant donna naissance à Yuki. Elle ouvrit les yeux et découvrit l’endroit où elle se trouvait : le pied d’une montagne parsemée de forêts. A son éveil, le soleil déposa une douce lumière d’or pâle sur la Terre, car on n’avait encore jamais vu de si gracieuse créature. Elle avait de longs cheveux blancs de soie qui lui tombaient au pied, de grands yeux très clairs de lac givré et le bout des doigts à peine rose.

Yuki se mit en chemin, curieuse de découvrir ce monde où elle venait d’apparaître. Elle passa comme un murmure dans le paysage, chuchotant le nom des choses car elle ne savait parler qu’à voix très basse, comme une caresse posée par son souffle.

Elle découvrit, dans le silence moelleux de l’hiver, la vie discrète de la montagne. Le cortège du roi cerf aux bois perlés de givre, le craquement des pins dans le lointain, la furtive silhouette d’un renard blanc, le rouge des baies d’aubépine sur la neige.

Et Yuki se mit à aimer la Montagne et le Monde qui l’accueillaient en souriant.

Or il advint qu’elle arriva finalement dans une clairière où avaient vécu des hommes. Il n’y avait là que leur campement de chasseur, abandonné pour la saison, avec une simple cabane de bois et la cendre tiède d’un petit feu. Les chasseurs étaient en effet passés récupérer les peaux qu’ils aaient préparées à l’automne avant de rentrer pour l’hiver au village.

Intriguée, Yuki s’approcha du petit tas de bois presque totalement consumé. Il y demeurait encore, dans le secret d’une bûche, l’éclat palpitant d’une braise rougeoyante. Elle fut aussitôt fascinée par l’éclat fabuleux qui pulsait faiblement et par cette lumière rouge que la braise diffusait en respirant.

Ramassant alentour des brindilles, des aiguilles de pin et des cosses de châtaignes, Yuki raviva petit à petit la braise mourante dans la cendre. Petit à petit, branche après branche, la braise devint une flammèche bleue, puis jaune, puis une flamme qui s’enroula autour d’un morceau de bois.

Yuki, intimidée, s’éloigna du campement, à l’orée du bois et s’assit sous un pin pour observer de loin le feu qui se mit à fumer, à s’emparer des bûches restantes, à déployer dans le ciel blanc son aura de chaleur et de lumière. La flamme devint deux, puis six, puis un beau feu qui ne cessa de grossir pour enfin être un brasier éclatant.

Et ainsi naquit Hi, irradiant dans la clairière.

Or il advint qu’il portait le kimono écarlate de sa famille, au mon brûlant de pouvoir. Ses cheveux dorés dansaient au vent et ses yeux brillaient de l’espièglerie et de l’assurance de la jeunesse. Ouvrant les yeux, Hi retrouva avec joie le monde qu’il avait quitté autrefois, s’endormant pour ce qui lui avait semblé une éternité. Il chanta une vieille chanson pour saluer leur retrouvailles.

Mais au cœur de ce paysage qu’il chérissait, Hi aperçu quelque chose de nouveau. Face à lui, dans la douce pénombre du bois ourlé de neige, se tenait, immobile, une présence immaculée, dans un long kimono brodé d’argent. Les yeux de feu du jeune homme croisèrent les prunelles limpides de Yuki, et s’en se l’expliquer, il en tomba aussitôt éperdument amoureux.

Yuki avait assisté de loin à la naissance de Hi. Muette de stupeur, elle avait vu apparaître sa silhouette au sein des flammes étourdissantes. Et à présent qu’il lui faisait face et qu’elle le regardait, elle succombait à la magie insolente de son regard et percevait, même de loin, sa chaleur rassurante. Les songes délicats de la jeune fille vinrent s’enrouler dans les poèmes de Hi , et s’en se l’expliquer, elle en tomba aussitôt éperdument amoureuse.

Et ainsi le feu et la neige eurent-ils leur première rencontre.

Or il advint que dans le village des hommes, les vieilles personnes qui connaissaient la montagne depuis longtemps, prédirent que l’hiver allait durer longtemps.

Et en effet, Yuki et Hi restèrent longtemps assis loin l’un de l’autre. Hi, qui sentait bien que Yuki n’osait pas s’approcher, lui chanta à voix très douce le ronronnement du feu qui apaise. Il lui conta, dans sa langue de lumière, son royaume de rêves et d’ardence.
Yuki écoutait. Les yeux fermés, elle se laissait bercer par la voix souple du jeune homme. Ses doigts à peine rose dansaient doucement sur ses paroles, et les flocons de neige, toujours plus nombreux, tournoyaient dans un ballet délicat sur la clairière.

Heure après heure, jours après jours, Hi et Yuki devinrent un peu plus proches. La jeune fille s’asseyait chaque fois un peu plus près, si bien que Hi pouvait désormais percevoir de très loin la voix bruissante de Yuki évoquer la douceur nacrée du ciel et son royaume de diamant.

Mais un jour où elle voulu s’asseoir encore plus près, Hi leva la main avec tristesse

« – N’avance pas d’avantage. Si tu t’approches encore, alors la chaleur du feu dissipera la pureté e ta présence, et tu seras eau, limpide et claire, mais s’en sera fini de nous deux. »

Yuki, pleurant en silence des larmes de glace, répondit à son tour avec chagrin

« – N’avance pas d’avantage. Si je m’approche encore, alors ta belle lumière sera étouffée et s’éteindra à mon contact comme se dissipe un songe. Et s’en sera fini de nous deux. »

Et ainsi restèrent-ils l’un près de l’autre, séparés par l’impossible et en furent très malheureux.

Or il advint que dans le royaume des cieux, on finit par se demander où était Yuki, d’autant que la neige ne cessait de tomber sur la montagne et mettait en péril l’équilibre des saisons. Le Soleil décida d’envoyer ses troupes à la poursuite de la jeune fille pour la ramener chez elle.

Dans le royaume du feu, on finit par se demander également où était le prince Hi, car sa présence faisait cruellement défaut dans les lieux où l’on demandait son secours sans obtenir de réponse. Le cœur de la Terre décida d’envoyer ses troupes à la poursuite du jeune homme pour le ramener chez lui.

Et Yuki et Hi, sentant que bientôt ils seraient arrachés l’un à l’autre par la guerre, craignirent chacun pour l’autre. Mais la montagne, qui avait veillé de loin sur leur histoire, s’adressa à eux dans sa langue aussi vieille que le Temps lui-même.

« – Ne craignez pas la folie et la convoitise du Monde mes enfants. Il existe dans le secret de mon royaume une vallée où vous pourrez vivre en paix si vous le désirez. Pour cela, rien de particulier n’est à faire, si ce n’est dissiper la dernière peur de l’inconnu et de la différence. J’ignore ce qu’il adviendra de vous, mais je pressens que cela sera pour le mieux. »

Et ainsi Yuki tendit ses doigts de neige vers Hi, qui lui prit la main.

Or il advint que la jeune fille franchit d’un bond la distance qui la séparait du brasier, laissant la soie immaculée de son kimono d’argent se poser sur les braises flamboyantes.

Hi la reçu dans ses bras ouvert, mêlant l’or dansant de sa chevelure aux mèches blanches de Yuki. La fraîcheur de sa peau , le lac de ses yeux immenses, le firent briller comme jamais. Et Yuki, renvoyant sa lumière, étincelait en riant, serrant Hi dans ses bras ravis.
Si près d’elle, le jeune homme entendit enfin distinctement sa voix de neige glisser à ses oreilles.
Ils se dirent mille mots d’amour dans la langue magique des secondes qui durent toujours.

Petit à petit, Yuki sentit son corps se faire plus léger et s’élever dans les airs. Elle riait de savoir voler, riait de son bonheur, riait de savoir Hi près d’elle.
Hi lui-même perçut qu’il quittait le monde, détaché du bois consumé à ses pieds. Il montait à la suite de Yuki, tous les deux dansant dans le vent, enroulés l’un contre l’autre comme la soie incandescente de l’aurore. Et il chantait de se sentir ainsi libre, ainsi ivre d’amour, ivre de tenir Yuki contre lui.

Emportés dans leur danse flamboyante, ils passèrent comme le matin au dessus de la montagne jusqu’à trouver la vallée protectrice qu’elle leur avait donnée. Là ils se lovèrent à l’abri et s’y endormirent.

Ainsi, à la saison où la brume monte des vallées et coure parmi les hommes, annonciatrice du retour de la neige et des feux, l’amour de Hi et de Yuki est accroché dans les étoiles. A l’image de leur union, il prend la forme d’une balance scintillante que rien ne vient troubler. Ainsi est elle pour toujours suspendue entre les forces de la terre et du ciel, sur la ligne même où passe le Soleil.

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