Au-delà des rizières de la province de Shinshue, s’étendait le palais de l’impératrice éternelle : Xia He. Il fallait franchir les 9 enceintes de pierre blanche pour atteindre la demeure principale aux toits verts. Quatre-vingt-huit dragons de jade soutenaient les pagodes du palais, crachant sans cesse des cascades d’eau qui venaient alimenter les jardins de Xia He.

L’impératrice éternelle, à la porte de sa chambre, avait fait creuser un immense bassin carré : le bassin de l’est, où le Soleil venait se baigner avant d’entamer sa course dans le ciel. Tous les matins, l’astre et l’impératrice se retrouvaient pour prendre le thé au bord du bassin, juste le temps de l’aube. Le rose des nuages se dédoublait à l’infini dans l’eau limpide du bassin de l’est jusqu’à ce que le Soleil prenne congé pour éclairer le monde.

Mais un matin, le Soleil ne vint pas. Xia He attendit longtemps, si longtemps que le thé eût le temps de refroidir tout à fait.

L’impératrice fit venir son premier conseiller. Les rapports alarmés indiquaient que le Soleil manquait à l’appel dans tout l’Empire et que la Nuit, pressée de retourner se reposer dans les profondeurs de la Terre, commençait à s’impatienter. Certaines étoiles épuisées s’étaient d’ailleurs décrochées de la voûte céleste et avaient causé beaucoup de dégâts dans leur chute.

Xia He fit venir son deuxième conseiller. Les troupes ne trouvaient nulle trace du Soleil, et certaines s’étaient même égarées dans l’obscurité de ce périlleux crépuscule. Les généraux les plus superstitieux n’osaient même plus sentir de leurs tentes, si bien que la frontière se retrouvait sans surveillance par endroits.

Enfin, le troisième conseiller signala que les prières des moines restaient sans réponse, et que malgré l’encens et les incantations, aucune divinité ne savait réellement où avait disparu le disque solaire. Dans les royaumes célestes, on se posait la même question que l’impératrice éternelle. Même le grand Dragon, sur les écailles duquel reposait le monde, devait avouer son ignorance.

Xia He écouta attentivement ses conseillers, les remercia, et les congédia. L’esprit emplit d’inquiétude, elle s’accorda une promenade solitaire dans ses jardins pour tenter de trouver une solution.

Sa méditation restait pourtant désespérément noyée dans la pénombre. Partout où portait son regard, les couleurs de la Nuit s’affadissaient lentement. Privées de la lumière réconfortante du Soleil, l’empire menaçait de s’étioler.

Finalement, Xia He rencontra Ling, la jardinière de l’aile ouest. Ling était en train de tailler un magnolia dont, o surprise, les couleurs étaient intactes. Le rose délicat du magnolia embrassait doucement l’étoffe vert pâle dont la jardinière était vêtue. Et les deux couleurs conversaient et riaient entre elles, comme si aucun trouble ne les atteignait.

Ling murmurait un poème de Wang Changling, poète Tang dont on ne se souvenait plus guère :

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Les feuilles des nénuphars et les jupes de gaze légère sont teintes de la même couleur ;

Sur les fleurs des nénuphars et sur de riants visages, c’est le même rose qui s’épanouit.

Les feuilles et la gaze, les fleurs et les visages s’entremêlent au milieu du lac ; l’œil ne saurait les distinguer.

Tout à coup l’on entend chanter ; alors seulement on reconnaît qu’il se trouve là des jeunes filles.

(Jadis) les charmantes filles de Ou, et les beautés de Youe, et les favorites du roi de Thsou

Se jouèrent ainsi parmi les nénuphars, cueillant des fleurs et mouillant gaiement leurs gracieux vêtements.

Quand les jeunes filles arrivent à l’entrée du lac, les fleurs lèvent la tête, comme pour recevoir des compagnes,

Et quand elles s’en retournent, en suivant le cours du fleuve, la blanche lune les reconduit.

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L’impératrice fût émue par cette chanson ancienne. Elle s’approcha de la jardinière.

-En ces temps si sombres, les couleurs de ta chanson et celles de ce magnolia semblent ne pas vouloir disparaître. Comment fais-tu, Ling ?

La jeune fille s’inclina jusqu’à terre et répondit :

– Noble fille du Ciel, ce monde est un vaste jardin. N’appartient-il pas aux jardiniers d’en prendre soin ?

– Que ferait un jardinier si même le Soleil venait à faner ? Demanda l’impératrice

– Noble fille du Ciel, il le replanterait.

La réponse de la jardinière laissa Xia He songeuse. Elle prit entre ses doigts une fleur de magnolia et la contempla longtemps.

– En ce cas, Ling, replante le Soleil pour moi.

– Noble fille du Ciel, je ferai comme tu demandes, mais tu devras me donner le bassin de l’est et toute l’aide que je pourrai te demander.

La curiosité de l’impératrice grandit, et elle accepta les conditions du marché. A aucun moment Ling n’avait semblé douter de ce qu’il fallait faire et cela étonnait beaucoup Xia He.

Les deux femmes prirent ensemble le chemin du retour vers le grand bassin. Le magnolia s’inclina doucement pour leur souhaiter bonne chance.

Arrivée au bord de l’eau immobile, Ling releva ses robes et entra dans le bassin jusqu’aux cuisses. Tous les conseillers de l’impératrice observaient en silence.

– Je vais replanter le soleil ici, Noble Fille du Ciel. Me donne tu le bassin de l’est ?

– Cela était déjà entendu, répondit Xia He.

– Je vais aussi avoir besoin du manteau d’or et d’azur de ton couronnement.

L’impératrice pinça les lèvres. Ce manteau de brocard valait une année de récolte et se transmettait à chaque nouveau souverain. Mais n’était-elle pas Xia He l’éternelle ?

– Je te le donnerai, répondit Xia He.

– Je te demande également de m’offrir Ying Long, le dragon qui soutient la pagode de la salle du trône.

L’impératrice plissa les yeux. Ying Long était le plus ancien des dragons du palais. Sa disparition mettait en péril l’équilibre du bâtiment. Mais n’avait-elle pas pour devoir d’assurer l’équilibre de l’Empire tout entier ?

– Je te le donnerai, murmura Xia He.

– Enfin, j’ai besoin que tu m’offres le bracelet de jade que tu tiens de la radieuse Chun T’i.

L’impératrice poussa un cri. Chun T’i, la déesse de l’aube, était sa mère et elle chérissait ce bracelet plus que tout autre chose. Mis avait-elle le choix ? Si le Soleil ne revenait pas, elle n’aurait plus jamais le plaisir d’admirer le sourire de sa mère au matin.

– Je te le donnerai, concéda tristement Xia He.

Sur les ordres de l’impératrice, on allât chercher le manteau d’or et d’azur. Ling prit un fil du brocard entre ses doigts et commença à défaire l’étoffe jusqu’à ce que le manteau ne soit plus qu’un long fil à ses pieds. Autrefois resplendissant, l’or était terni par l’obscurité et ne renvoyait qu’un souvenir timide de son ancienne beauté.

Les conseillers pleurèrent beaucoup, car c’était là tout un symbole qui disparaissait sous leurs yeux.

Puis on allât chercher Ying Long et il fallut pour cela démonter la pagode verte qui reposait sur ses épaules, laissant la salle du trône ouverte aux quatre vents. On posa le grand dragon aux pieds de la jardinière, qui ôta chacune des écailles de sa silhouette autrefois couleur d’émeraude.

Les moines pleurèrent beaucoup, car c’était là une divinité dont on abimait l’image pour toujours.

Enfin, l’impératrice ôta le bracelet de son poignet et le tendit à Ling en soupirant. Le jade avait gardé sa pureté originelle mais toute sa fraicheur s’était envolée, et il était désormais plus gris que la cendre.

Xia He pleura beaucoup, car la peur de perdre sa mère à jamais la tourmentait.

Ling plongea tout d’abord les écailles du dragon dans le bassin et attendit sept jours. Au huitième, les écailles avaient repris miraculeusement leur profonde couleur et flottaient sur l’eau avec grâce.

Les moines n’en revenaient pas.

La jardinière immergea ensuite le fil d’or après l’avoir tressé méthodiquement et attendit sept autres jours. Au huitième, des corolles dorées se déployèrent au milieu des larges écailles, éclairant la pénombre d’une douce chaleur.

Les conseillers en restèrent bouche-bée.

Enfin, Ling jeta le bracelet de jade dans le bassin avec un grand rire. Et comme les pétales de jasmin qui se déploient dans l’eau chaude pour le plaisir des yeux, la teinte rose de l’aurore se répandit dans le bassin sous les cris admiratifs des spectateurs.

Du cœur des fleurs d’or flottant à la surface, émergea une petite lueur qui s’étira paresseusement en baillant. Le Soleil se redressa, assis qu’il était sur ce tapis de nénuphars célestes et salua l’assemblée, confus.

L’impératrice fut si heureuse qu’elle courut prendre Ling dans ses bras.

Le Soleil se levait finalement sur l’Empire et la Nuit, rassurée, pu retourner dormir dans les profondeurs.

Ling demeura auprès de l’impératrice et se vit offrir le pavillon du bassin en récompense.

En son honneur, la Nuit broda sur sa cape étoilée la silhouette d’une jardinière. A la fin de l’hiver, lorsque le froid et la grisaille pèsent trop lourd sur les cœurs, on l’aperçoit qui remplit les lacs et les rivières en prévision de l’éclosion du printemps, sur la ligne même ou passe le Soleil.

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