Prologue de l’érable

Les feuilles d’automne s’écartèrent de la course de Kaede dans un bruissement éclatant teinté d’or et de cuivre.

 

Sous ses pas rapides, le chemin abandonnait sa tranquille couverture végétale, retrouvant la poussière brute du sentier nu sous le soleil.
Vive comme le vent, Kaede remontait ainsi la piste qui grimpait à flanc de forêt, vers le monastère suspendu entre les arbres au pied de la source de Yamadera.

Sans ralentir, souriant au tumulte des feuilles qu’elle initiait derrière elle, la renarde entreprit de grimper les quatre cent dix-huit marches poncées par les siècle de pèlerinage qui menaient chez les moines zen.
Dans ses grandes oreilles triangulaires, Kaede percevait la cloche sacrée vibrer depuis le sommet de la montagne. Un long murmure profond, permanent, que créait le vent contre le bronze millénaire. Lorsqu’elle ne chantait pas, la cloche psalmodiait un mantra presque invisible, qui teintait le fond de l’air d’une présence surnaturelle.
Kaede le savait depuis toujours, c’était l’esprit même de la montagne qui chuchotait dans la cloche, grave et mystérieux.
Elle tourna ses oreilles rouges et leurs petites pointes blanches vers le sommet de l’escalier, emplissant ses poumons de l’odeur amère des bois, et son esprit de l’aura du monastère.

Le temple de Yamadera surplombait tout le versant ouest de la montagne, ses tuiles de cèdre bombées se découpant dans le ciel perlé de l’été fuyant. Il émergeait ainsi des hêtres et de la brume, présence tranquille veillant sur la forêt et sa source. Depuis trois siècles, il accueillait les moines dans l’austérité de son paysage.
Ainsi, parmi les nuages et les feuilles, avait-il été la dernière demeure du père de Kaede.

La renarde avait vingt-trois ans lorsque cet animal, céramiste de métier, avait choisi la retraite de la source pour mourir paisiblement. A presque trente-cinq ans désormais, Kaede revenait encore régulièrement saluer la communauté qui avait accueilli le père et la fille durant deux ans, et veillé sur le dernier souffle de l’artisan.
Cette fois, son pas bondissant -qui laissait une trainée flamboyante entre les troncs blancs- trahissait l’impatience de la nouvelle qu’elle portait dans sa poitrine.
Les bois s’inclinèrent sur son passage, saluant l’amie de toujours qui avait grandi au milieu des branches basses et des mousses. Kaede était une enfant de la forêt, son pelage rouge offert à sa naissance un crépuscule d’été par la montagne elle-même.

Les marches du grand escalier se déployaient longuement au milieu des azalées. Leur floraison était passée mais il demeurait encore, suspendue dans l’air humide et chaud, une fragrance vive, presque piquante. Un reste des beaux jours brodé dans l’air ambiant à petits points discrets de fleurs enfuies.
Kaede ralenti à mi-chemin. Elle n’était pas réellement fatiguée mais l’ombre sévère du temple intimait l’humilité et la retenue. Quels que fussent les élans de son cœur, la renarde n’avait jamais pu gravir la route sans cesser de courir sitôt qu’elle apercevait la silhouette des bâtiments. Rajustant ses kimonos détendus par la vitesse, elle souffla doucement en laissant une trace de buée, présage fugace d’un hiver rude.

Chaque pierre menant à Yamadera avait porté, disait-on, le fantôme d’un moine du temple avant qu’il ne passe définitivement dans l’autre monde. Sur lequel de ces blocs moussus Akai s’était-il assis un moment ? Lui, dont les yeux laqués de vert savaient si justement percevoir les nuances de cette forêt ? Il avait donné un nombre considérable de ses productions au temple. Pas un bol du sanctuaire suspendu ne venait d’un autre atelier que le sien. Ses longues pattes fines traçaient dans l’argile fraîche des sillons d’écorce et d’eau vive qui avaient fait la réputation de sa famille.
En observant les lignes des pierres couvertes de lichens, Kaede eût une pensée pour son père : Akai pourrait sûrement continuer de modeler la terre de la montagne depuis sa retraite éternelle. A moins qu’il ne préfère les nuages denses de la région. Mais le céramiste avait été élevé comme un arbre, par l’humus et la pluie. Kaede le voyait mal s’envoler, lui qui avait passé des années penché vers le bas, à contempler la transformation de la terre entre ses pattes.
Elle s’arrêta pour passer furtivement une griffe sur une touffe de mousse. Peut-être s’était-il assis près d’elle avant de quitter définitivement ce monde, sensible à sa beauté sauvage.
Kaede fit une pause et ferma les yeux. Elle éplucha note après note la mélodie de la forêt. La montée était finalement plus difficile qu’elle ne le pensait. Dans les hêtres, un shakuachi mélancolique sortait de nulle part, invoqué par les battements lancinants de son cœur.

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