La demeure du seigneur cerf surplombait le cœur de la ville depuis la pente des collines.

Elle faisait face à la montagne depuis une large terrasse taillée à même le relief, depuis laquelle on pouvait observer l’activité vrombissante de Chichibu. Mais le bâtiment à proprement parlé, taillé dans le bois rouge de la région, ne se laissait deviner qu’une fois arrivé sur le plateau.

Kaede et son compagnon de route furent d’abord arrêtés à la porte du domaine par deux samouraï aux couleurs de Kozue-sama : ils arboraient le cuivre, le noir, et le kamon de la province : un cercle entrecroisé. Le visage sévère, les deux guerriers les escortèrent sans un mot sur le long chemin qui s’élevait vers la demeure seigneuriale.

L’un des samouraïs, un tanuki avec une large balafre en travers du museau, ne cessait de jeter un œil coulissant vers le loup gris.

Des perce-neige blancs avaient été semés tout au long du chemin, et lorsque Kaaeda arriva enfin sur la terrasse, cette dernière n’était plus qu’un immense parterre de fleurs, où les pétales et l’impression d’une neige immaculée se confondaient en une même vision.

Elle en eût le souffle coupé.

« – Kozue sama est réputé dans tout le pays pour son sens aigu de la beauté. Et sa richesse. »

Lui glissa In’ei avec un demi sourire, comme s’il lisait dans ses pensées. Il ajouta :

« – Le Matsuri d’hiver amène une foule considérable. L’économie de la province s’en porte d’autant mieux. Et le seigneur cerf est un gestionnaire de talent. »

L’un des deux samouraï s’était éloigné pour annoncer leur venue, mais le tamarin n’avait pas bougé, posté non loin sans les quitter des yeux. Les yeux toujours tournés vers la montagne à l’horizon, Kaede murmura à l’adresse du loup :

« – Que vous veut cet animal ? Il n’a pas cessé de vous regarder depuis le portail.

– Les tanukis sont des êtres superstitieux. Et les loups aux yeux jaunes ont mauvaise réputation chez ce genre de personne. »

Le samouraï porta son attention au loin, calmement. Kaede connaissait les légendes au sujet des loups et des esprits. Tous les animaux de la forêt partageaient un certain nombre de contes ou de récits mystérieux, comme un héritage né des bois brumeux et du chant de la mousse. Mais elle n’y avait jamais accordé qu’une attention artistique. Elle n’ajouta rien et se perdit dans la musique impalpable des perce-neige qui oscillaient au vent.

Finalement, le garde revint, accompagné d’un chien au kimono noir semé de fleurs dorées qui s’inclina devant le loup et la renarde, son poil aussi chatoyant que l’or de sa tenue.

« – Au nom du seigneur Kozue, soyez les bienvenus à Chichibu. Je suis Tenchou, l’intendant du palais. Mon maître m’a chargé de tout faire pour que votre séjour ici soit agréable. Avez-vous fait bon voyage ?

– Très bon, oui, merci infiniment, répondit Kaede en s’inclinant à son tour, intimidée.
– Néanmoins, on ne serait pas mécontents de profiter de la chaleur de notre hôte »

In’ei rajusta son kimono avec désinvolture pour appuyer ses propos. Kaede n’en revenait pas. Était-ce là des manières ? Mais l’intendant s’inclina et ouvrit la patte en direction du bâtiment.

« – Naturellement. »

Ils abandonnèrent les perce-neiges à leur contemplation de la montagne et pénétrèrent dans l’atmosphère feutrée de la maison.
C’était une ancienne demeure. Les cloisons n’étaient pas en papier mais en bois peint à l’or. Des pins, des oiseaux et des montagnes agrémentaient le décor de leur présence mystérieuse. A la lumière des lanternes et des braseros, le palais de Kozue était un crépuscule d’automne permanent où flottait un parfum de vieux cèdre.
Cette simple odeur donna le sourire à Kaede, qui oublia aussitôt qu’elle était frigorifiée et lasse de son voyage.

On leur fit traverser une allée couverte qui longeait les abords de la maison, pour les mener un peu plus à l’écart.

« – Le seigneur Kozue sera heureux de vous recevoir dans la soirée. En attendant, installez-vous confortablement. »

Le chien s’effaça, emportant la présence obscure du loup avec lui. Kaede se retrouva presque seule, avec pour seule compagnie une servante de la maison. Sa chambre était aussi vaste que tout l’atelier familial. Sur les murs de bois rouge était peinte une cascade lointaine dont l’eau s’écoulait au creux d’une vallée immobile.
Elle inspira longuement l’odeur de paille de riz neuve et de cire qui emplissait la pièce et prit un moment pour déballer son shamisen. Elle l’inspecta avec soin mais le voyage ne semblait pas l’avoir abîmé outre mesure. Pinçant une corde, elle serra les dents. Son pauvre compagnon était totalement désaccordé.

Avec délicatesse, la renarde installa la courbe de l’instrument entre ses pattes repliées. Elle se pencha vers lui, tendrement, et ferma les yeux. Note après note, Kaede retrouva les couleurs qu’elle cherchait. Ici, l’azur presque laiteux des aigus. Là le vert miroitant des notes médiums. Plus loin, les basses profondes aux reflet d’ardoise. Nuance après nuance, elle recomposa la palette de son shamisen, cherchant où pouvait se placer le timbre du loup aux yeux jaunes. Elle lui trouva une place entre l’humus et le granit puis, satisfaite, accepta qu’on l’emmène prendre un bain.

Plongée dans une eau blanchie par le son de riz, Kaede crût qu’elle ne pourrait jamais plus s’extirper de la vapeur épaisse qui s’insinuait dans ses muscles et son esprit.
Pourtant, une heure plus tard, enrobée dans la laine épaisse d’un kimono vert mousse, la renarde contemplait le salon du seigneur Kozue. En compagnie d’In’ei, elle faisait face à un érable flamboyant peint sur la paroi dorée. Le loup, vêtu de gris foncé et de turquoise, ressemblait encore plus à de la fumée vivante.

Étrangement peu loquace depuis qu’il avait franchi le seuil de la maison, In’ei observait chaque détail autour de lui avec une concentration certaine. Kaede se demandait ce qu’il pouvait bien faire là. Avait-il été invité pour le festival, lui aussi ? En le voyant assis dans la pièce, impassible, elle amenda son jugement : ce n’était certainement pas un mercenaire. Mais elle n’arrivait pas à cerner son rôle pour autant.

Ce fut sur ces pensées que le seigneur entra dans la pièce pour s’asseoir face à eux. Kaede fût aussitôt happée par les yeux du grand cerf, deux immenses prunelles d’ambre cernées de noir, rehaussées par l’éclat d’une soie couleur miel de bruyère.

Et puis, elle la vit : l’une des ramures de Kozue sama scintillait dans la pénombre de la pièce. Telle que le moine corbeau la lui avait décrite : un travail d’orfèvre, gravé jusque dans les détails pour figurer le bois.

Au milieu de toutes ces nuances mordorées, seule une ligne de fourrure claire traçait son sillon sur le front du cerf.

Kaeda se demanda, dans la retraite de son esprit fasciné, si une divinité de la forêt ne venait pas de faire son apparition sous ses yeux.

Le museau blanchi par les ans se fendit d’un sourire bienveillant et lorsqu’il parla, Kozue sama n’émit qu’un murmure, qui suffit néanmoins à emplir tout l’espace comme un tapis de feuilles.

« – Soyez les bienvenus. J’attendais impatiemment de faire votre connaissance. »

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