Chichibu

 

Les route de la ville grouillaient d’une foule compacte et bruyante, noyée dans la vapeur des respirations et des échoppes. Il faisait un froid mordant, amplifié par le vent qui coulait des montagnes. Et pourtant, les rues de Chichibu étaient plus agitées qu’une foire de printemps. Le grand festival attirait des visiteurs de tous le pays, et Kaede avait peine à se faufiler entre les passants sans bousculer le shamisen qu’elle portait sur le dos.

Elle avait fait une grande partie de la route en carriole, voyageant avec une famille d’artificiers qui venait animer la fête pour une semaine. La lézarde Sumi et ses neveux participaient tous les ans au concours de feu qui embrasait les nuits de Chichibu. Le festival était l’occasion, pour les artificiers, de se faire une réputation en prévision des matsuri d’été.

Kaede avait donc voyagé assise entre les barils de combustible et les fusées emballées dans la paille. Elle n’en avait pas dormi pendant deux jours, et avait rêvé d’incendie une bonne partie du voyage. Comme il était interdit aux artificiers de loger en ville, la renarde quitta Sumi et les siens aux abords de la ville, non sans un peu de soulagement. Mais elle promis de venir assister à leur prestation, curieuse de voir s’envoler les dizaines de fusées qui lui avaient donné tant de cauchemars.

Il lui fallu une journée pour atteindre les portes de la ville, si bien que lorsqu’elle pénétra enfin, affamée, dans la cité du seigneur cerf, les odeurs de grillades lui firent tourner la tête. Les trottoirs débordaient de restaurants improvisées ou de stands de fortune, et elle ne pouvait pas faire dix pas sans qu’on agite sous son nez des sèches en brochette ou des mochis aux marrons.
Pour échapper à la foule qui menaçait d’abîmer son instrument, Kaede se précipita dans la première ruelle qui lui semblait accessible et se perdit un instant dans le dédale des petites rues plus tranquilles. Chichibu était la plus grande ville qu’elle n’eût jamais vue. Elle erra un moment au milieu des maisons toutes semblables du quartier, jusqu’à ce qu’une enseigne bleu ne capte son regard. Une petite taverne à ramen qui promettait un bouillon chaud et, surtout, du silence. Elle passa la porte avec délectation. Dans l’atmosphère tiède et tranquille, quelques clients aspiraient leurs pâtes en silence. Au comptoir, un rat musqué lui indiqua une place libre.

« – Qu’est ce que je vous sers ?Demanda-t-il d’une voix enjouée en faisant vibrer ses moustaches immenses.

– Des nouilles au poulet, s’il vous plaît. Avec du thé, et des courges en saumure. »

Kaede raffolait des légumes marinés qui faisaient de l’hiver une saison fabuleuse. Elle posa son shamisen près de son tabouret et se hissa au comptoir, à côté d’un loup gris qui mangeait tranquillement. Elle croqua dans un morceau de courge avec un soupir de plaisir.

Ses yeux se perdirent alentours. Elle observa un moment les clients de la taverne, qui semblaient tout à fait indifférents à l’agitation de la ville. Le matsuri n’était plus qu’un murmure à peine audible, remplacé par le chant réconfortant de la marmite de bouillon.

« – Patron, un peu de saké s’il vous plaît. »

Le loup qui lui tenait lieu de voisin se redressa pour demander à boire. Il avait une voix étonnante. Basse et feutrée comme la forêt. Kaede tendit l’oreille mais à sa grande déception, le loup n’ajouta rien de plus. Elle laissa coulisser son regard dans sa direction. Les deux lames qu’il portait à la ceinture ne laissaient aucun doute sur son activité.

Le rat lui apporta ses ramen à cet instant, et quand Kaede tourna les yeux, ceux du samouraï croisèrent sa route. Ils n’étaient ni agressifs ni avenants. Ils l’observaient, d’un jaune inquiétant.

« – Pardon ! Kaede se sentit rougir sous sa fourrure et plongea son museau dans la fumée du bol.

– Pas de mal ». Murmura simplement le loup gris sans la lâcher du regard.

Puis il se détourna finalement et reprit la contemplation de son verre de saké. Mal à l’aise, Kaede entreprit d’avaler son repas, les yeux fixés sur les brins de ciboule qui flottaient au milieu des nouilles. Elle porta son attention sur la boule de chaleur qui emplissait à présent son estomac et se détendit un peu. Le ton feutré du samouraï lui revint aux oreilles :

« – Je crois que je vous ai fais peur. Je vous offre du saké en guise d’excuse ? »

Les yeux jaunes étaient de nouveau tournés dans sa direction, tranquilles mais attentifs.

« – Volontiers. »

Répondit la renarde pour ne pas froisser son voisin. Elle n’aimait pas beaucoup le saké mais elle avait là une occasion de l’entendre parler un peu plus. Il demanda un autre verre et lui servit une rasade l’alcool sans manières.

« – Je m’appelle In’ei.

– Et moi Kaede.

– Et qu’est ce qui vous amène si loin de chez vous ? Le festival ?

Le samouraï ne s’embarrassait décidément pas de formules. Kaede se mordilla la lèvre.

– Et bien, oui. Comme vous j’imagine ?

– On peut dire ça. »

Le loup sourit au flacon qui se trouvait entre eux deux. La renarde hésita. Dans sa tête, elle remplaça rapidement l’image de samouraï en villégiature par celle du mercenaire itinérant. Dans quoi s’était-elle fourrée ?

« – D’ailleurs je vais vous laisser, je vous remercie pour le saké.

– Vous vous rendez au palais de Kozue-sama, je présume ?

– Oui. »

Idiote ! Kaede regretta aussitôt d’avoir répondu sans réfléchir. Le sourire énigmatique du loup s’allongea un peu puis s’adoucit.

« – Permettez que je vous accompagne dans ce cas ? Je m’y rends aussi. Et cela vous évitera des bousculades. »

Elle ne voyait pas comment faire machine arrière. Le ton du loup n’avait rien de menaçant mais un frisson froid lui mordillait la base de la nuque.

« – Merci, mais…

– Alors allons-y. »

Qu’il ai entendu ou non son dernier mot, le samouraï se leva souplement et l’instant d’après, Kaede marchait juste derrière lui dans la rue principale noire de monde. Mais dans le sillage du grand loup gris, les passants s’écartaient comme l’eau contre un rocher, tandis qu’il marchait d’un air détaché sans laisser derrière lui le moindre souffle de vapeur.

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