Prologue de la flèche

– Derrière toi

Tout près de son oreille, l’écorce de l’arbre se fendit sous le choc. Un éclat lui frôla l’œil alors qu’il faisait volte-face. Juste sous son museau, le fût de la flèche vibrait encore, fiché dans le tronc d’arbre. A dix centimètres à peine de son épaule.

In’ei, figé sur place, ne parvenait pas à détacher son regard fasciné du projectile. Il le regardait comme au ralenti, la vague de l’impact tordant la flèche comme un serpent. Les pennes noires s’immobilisèrent totalement et Kuroi-senseï ondit sur le loup dans la minute qui suivit.

« – Tu es mort pour la quatrième fois ce matin, jeune imprudent. Combien de vie as-tu prévu de gaspiller pour l’entraînement d’aujourd’hui, au juste ?

– Vous êtes le seul qui en possédiez neuf, senseï… »

Il avait parlé trop vite, mais surtout trop fort. A la façon dont les lèvres du chat se pincèrent, In’ei su que son maître l’avait entendu. Les yeux de ce dernier décochèrent une froide désapprobation qui ne manqua pas sa cible.

« – Nous allons recommencer. Peut-être que dans une heure ou deux, tu auras appris à être un peu plus respectueux de l’unique vie qui t’a été donnée. »

Dépité, le loup tira sur la flèche plantée dans le tronc, mais la pointe resta prisonnière de la fibre du chêne.

« – Et tu me dois une flèche de plus ! »

La voix du chat lui parvint, déjà fondue dans les fougèrent environnantes. Il avait disparu mais ne tarderait pas à mettre les sens d’In’ei aux abois. Le jeune loup fourra la tige cassée dans son carquois. Ce n’était décidément pas sa journée.

Il reprit l’entraînement sans réelle conviction. Il ne cessait de pleuvoir une eau froide et traîtresse qui s’infiltrait jusque dans les poils de ses oreilles et brouillait sa vue. Tapi dans les fourrés, les pattes nues dans la boue épaisse, il guettait. Ses griffes pinçaient la corde de l’arc, ses yeux jaunes balayait devant lui tandis que son ouïe observait partout où sa vue ne portait pas. Les bruits alentours devinrent à la fois plus ténus et plus précis, comme si un filtre ne les faisait plus advenir qu’un par un.
La longue plainte des troncs pliant sous les âges, le bruissement des fougères, chaque goutte de pluie sur les pierres de la forêt. Et les battements de son propre cœur, répercutés par son souffle court. In’ei avait mal dans l’épaule et son genoux droit tirait. La pulsation du sang contre ses tempes.

Courbé, presque couché dans la terre, les muscles tendus à s’en briser, I’nei attendait. Il essayait de se diluer dans le paysage, plus gris et brumeux que son propre pelage. Il ferma les yeux. La harpe de la pluie. Chaque fibre de sa corde. Le tendon de l’arc dans un grincement. La courbure qui se prolongeait dans l’air.

Un froissement. La flèche d’In’ei fila droit dans le brouillard qui l’entourait. Il s’était retourné et regardait le vide où venait de se perdre son tir. Il attendit, sans lâcher la posture. Même sa respiration s’était suspendue à la pluie.

Un sifflement, de l’autre côté. Le loup plongea dans les fougères et la boue, et il sentit plus qu’il ne vit la flèche le manquer d’assez loin. Mais s’il était resté debout, il serait mort.
Il releva les yeux pour se remettre debout mais Kuroi-senseï était déjà près de lui, accroupi à son côté, pupilles dardées sur son élève. Sa voix prit la densité de la mousse gorgée d’eau.

« – Cinq vies. Tu n’es pas un chat, In’ei. Je considère donc que tu as épuisé ton quota de réincarnation pour ce jour. Relève toi. Nous rentrons. »

Et sans un regard en arrière, le félin noir fit demi-tour dans les arbres.

I’nei cracha un peu de boue et de salive, et se redressa, agacé. Il secoua son kimono trempé et prit le chemin du retour en se massant l’épaule. Il se drapa das un silence épais que Kuroi ne vint même pas effleurer. Tous les deux avançaient l’un derrière l’autre, dégoulinant de pluie entre les grands chênes. Ils ne faisaient pas plus de bruit qu’une feuille tombante.
La respiration épuisée d’In’ei laissait derrière eux un nuage de fumée qui s’échappait doucement vers le ciel. Fidèle à son habitude, son maître passait comme une ombre. In’ei observait ses mouvements, sa démarche, le vide qui semblait entourer son existence.

Kuroi n’était plus qu’un morceau de forêt sombre dont le loup ne pouvait saisir le regard. Il avait honte et en même temps il était las. Las de courir sans cesse sans avoir l’impression de progresser le moins du monde. Las de de s’échiner sans que ses efforts ne portent leur fruit. Las enfin, de guetter un compliment de la part de son maître qui semblait ne jamais devoir advenir.
In’ei était las d’avoir honte de lui-même.

De retour à la maison de Kuroi-senseï, ils se défirent de leurs habits maculés de boue. La pompe du jardin leur accorda une eau pure mais aussi froide que l’air environnant. Les muscles à vif du jeune loup se serrèrent sous la morsure de l’eau mais bientôt la poursuite dans les bois ne fut plus qu’un souvenir douloureux.

Bien que la boue ai lâché prise sur les poils fumés d’In’ei, l’amertume lui resta accrochée à la gorge. Il enfila un kimono de coton gris, brut et rappé, et entreprit de s’occuper du riz pour le déjeuner. Kuroi ne laissait personne d’autre que lui ranger les flèches et les arcs, comme s’il jugeait être le seul à pouvoir en prendre soin correctement. Assis en tailleur dans la chaleur moite de la grande pièce, il entreprit de ligaturer patiemment une nouvelle pointe sur la flèche brisée dans la matinée. Le loup touillait la soupe en silence, les yeux posés sur les pattes de son maître. Il étudiait le geste, précis et méthodique. Kuroï connaissait près de trente façons d’attacher une pointe à un fût. Il ne les choisissait jamais au hasard. Avec le temps, In’ei avait appris à reconnaître « le filet de pêche, « Les vagues d’hiver », « les écailles de serpent » et de nombreuses autres à usage précis. A sa charge par la suite de les travailler seul, avec ce qu’il pourrait trouver à sa disposition.

C’était sans doute la seule véritable fierté de l’élève du chat : In’ei savait fabriquer des projectiles de très grande qualité. S’octroyant toujours le temps nécessaire à un travail abouti, il réalisait de très belles pointes en silex et des empennages solides et élégants. Ses flèches avaient bientôt remplacé toutes celles de l’école, mis à part le jeu personnel de Kuroi, aux plumes d’encre noire.

Une fois les réparations terminées, le chat passa un moment dans le silence, les yeux mi-clos sur le feu central. Ce ne fut que lorsque son élève eût servit le repas et qu’ils commencèrent à manger, que le félin prit la parole.

« – Qu’est ce qui t’occupe à ce point l’esprit en ce moment, In’ei ? »

Les épaules rentrées, le loup attendit la suite du discours qui n’allait pas manquer d’arriver, comme à chaque fois que le maître ouvrait un repas de la sorte.

Rien ne se produisit pourtant. Kuroi, son bol dans une patte et ses baguettes dans l’autre, attendait bel et bien une réponse de la part de son élève. Il fit même frémir l’une de ses moustaches pour signaler qu’il s’impatientait.

Quelque peu déstabilisé, In’ei tacha de rassembler rapidement ses pensées.

« – Je trouve que je ne fais plus de progrès, senseï. »

Cette phrase avait été difficile à prononcer. Il avait fallu qu’Inei la traque jusque derrière sa langue pour qu’elle veuille bien sortir. Tout autre tentative, même le plus pieux des mensonges aurait été un échec face à Kuroi. Et pourtant, cette vérité crue lui avait brûlé les babines. Il passa un bout de langue sur ses dents.

Le chat avala enfin la boule de riz qu’il tenait en équilibre sur ses baguettes. Il mastiqua attentivement avant de reprendre :

« – A quoi est-ce du selon toi ? A mon enseignement ? »

Qu’est ce qui prenait à Kuroi tout d’un coup ? In’ei ne savait plus où se mettre. Était-ce là une nouvelle stratégie ? Un test d’un genre nouveau ? Le loup balbutia, désemparé :

« – Je l’ignore, Kuroi-senseï. »

Ce dernier soupira, rajusta son kimono et posa ses prunelles dans celles du loup. Il n’avait nul part où se cacher, pris dans les filet du chat noir.

« – Tu l’ignores, In’ei… Est-ce que te poser la question avec un peu plus de soin ne t’aiderait pas à y voir plus clair ? »

Le ton était net et grave. Il y flottait le petit fond de reproche dont le chat était coutumier. In’ei eût juste le temps de cligner des yeux. Les baguettes de son maître était à la frontière de ses pupilles, leurs pointes en suspension au bord son regard. Kuroi avait franchit la distance qui les séparait en quelques fractions de seconde.

« – Je vais te dire, moi, ce qui cloche dans ton crâne de louveteau. Tu n’exprimes rien avec certitude ni avec honnêteté. Mes questions étaient claires pourtant. Je t’ai demandé ce que tu pensais de la situation, et non pas ce qu’il aurait été bon que tu en penses. Si tu as la sensation que mon enseignement n’est pas à la hauteur, pourquoi ne pas le dire simplement ? A moins que tu penses être le cœur du problème, en ce cas, il faut l’énoncer tout autant. Tu me fais perdre mon temps à t’égarer dans ton silence, car je ne peux rien pour toi. Et si je t’ai pris comme élève, In’ei, ce n’est pas par pitié pour l’orphelin que tu es, c’est parce que tu semblais attendre quelque chose de moi à l’époque. Il me semble que tu étais plus honnête à huit ans qu’à dix-sept. Je veux un esprit capable de réfléchir et d’analyser dans un corps apte à se défendre et à protéger. Je n’ai que faire d’un cerveau boueux dans un corps confus.
Maintenant prends ton bol, et vas le manger dehors avec la pluie. Et fais place nette. Quand tu auras une réponse satisfaisante à m’apporter, alors tu pourras rentrer dormir. En attendant, n’espère pas pouvoir remettre les pattes au sec ! »

Et sans attendre une réponse, Kuroi empoigna le col du loup pantois, ouvrit un pan de papier vers le jardin détrempé et jeta son élève dehors sans ménagement, refermant derrière lui dans un claquement sec qui sonnait comme un verdict.

In’eï, aux prises avec le vent et l’eau à nouveau, sonné par le discours inattendu de son maître, se recroquevilla au bout de la terrasse, serrant son bol de riz désormais tiède contre son ventre. Il enfourna une bouchée de riz entre ses dents mais la soupe n’avait plus aucun goût. Dans son crâne comme dans le ciel au dessus de la maison, il pleuvait des cordes et le vent secouait tout.

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