Il avait grandi dans la montagne, sur l’exploitation de bois où travaillait son père et ses frères.

Il avait appris à aimer la forêt à leur contact. Les loups, disait-on, avaient laissé la moitié de leur âme dans le monde des esprits des millénaires auparavant, ce qui leur conférait d’étranges pouvoirs et de surnaturels yeux jaunes. « Là où loup hurlait, forêt et esprits venaient », ainsi parlait le proverbe.
Des esprits, In’ei n’en avait jamais vu. Il ne connaissait que l’odeur du tanin, les échardes, et l’infinie beauté des sous-bois. Cette nature, hantée ou non, suffisait à son enfance. Il s’était toujours su chanceux de pouvoir aller et venir librement au milieu des bûcherons, et d’apprendre à leur contact. Parfois, il allait même chasser avec ses frères, bien que cela leur soit formellement interdit. Ces terres bénies appartenait à un seigneur qui n’aurait pas aimé qu’on le prive de son gibier.
In’ei rabattait les oiseaux qu’il débusquait presque à chaque coup, si bien que dans la tanière du bûcheron Musoguriin et de ses fils, on vivait une existence confortable et bravache.

Ce fût lors de l’une de ces parties de chasse clandestine qu’In’ei rencontra son premier samouraï, en la personne même du seigneur des terres. Il était apparu au milieu d’un sentier, juché sur un grand étalon gris. Un renard blanc, les yeux cernés de noir, l’observait de toute sa hauteur, drapé dans un hakama d’argent. Shimo-sama, seigneur de la montagne.
Il se passa une éternité où les yeux bleus du renard observèrent le louveteau tétanisé sur place. Ils détaillèrent longtemps la silhouette tremblante avant de se poser sur la perdrix morte qu’In’ei avait entre les pattes.
Un long sourire étira alors les lèvres blanches de Shimo-sama, et In’ei contempla avec terreur la patte immaculée du renard glisser vers le carquois qu’il avait à la selle tandis que l’autre s’emparait tranquillement d’un arc de bois blanc. Un éclat de lucidité traversa brusquement l’esprit du jeune loup qui lâcha son butin et détala dans les bois. Derrière lui, les sabots de l’étalon s’élancèrent aussi et la première flèche de Shimo-sama le manqua de peu.

In’ei n’aurait jamais cru pouvoir courir si vite ni si longtemps. Une force inconnue le tirait en avant de toutes ses forces, alors que son estomac le brûlait et que ses poumons refusaient presque de se gonfler sous l’effort. Il courrait avec le désespoir de celui qui sait que la mort est dans son dos. Il ne savait même pas où il allait, ni même s’il allait quelque part. Il se contentait de courir, les oreilles couchées, les larmes aux yeux. Par moment, son intuition lui vrillait la nuque et ses écarts laissaient tout juste passer une flèche. Il se rendit compte qu’il les comptait. Cinq, puis six, puis sept. Il ne comprenait pas comment, mais il connaissait le nombre exact qui restait encore dans le carquois du renard. Il devait au moins tenir jusque là.
Le pas du cheval à ses trousses s’accéléra. In’ei pouvait sentir la colère du seigneur pousser le destrier en avant. Peut-être était-ce la première fois qu’il manquait sa cible à ce point ? Le loup n’avait pas le temps de se poser la question plus avant. Il arriva en bordure de forêt et se rappela trop tard de l’existence d’un ancien lit de fleuve en contrebas. Il se jeta presque dans la pente et plana un moment avant de rouler au milieu des pierres. Il sentait le relief lui entailler la peau, alors qu’il rebondissait de rocher en rocher sans pouvoir reprendre pied. Le monde n’était plus qu’une spirale informe où le haut et le bas n’existaient pas. Il n’y avait que la chute, encore et encore. Lorsque son corps arriva enfin en bas, son esprit, lui, l’abandonna et l’enfant sombra.

Lorsqu’In’ei rouvrit les yeux, il faisait nuit. Il se roula en boule tant bien que mal, les os douloureux et le pelage collé de sang. Il avait mal, de façon diffuse, et froid également. Il remua un à un les doigts de ses pattes et chaque os de sa queue. Peut-être avait-il quelques os fêlés mais il était vivant. Avec difficulté, il remis ses souvenirs confus dans l’ordre jusqu’à ce qu’il se rappelle du renard. Frissonnant, il lécha ses plaies en pleurant. Il n’avait cure qu’on le voit dans un état pareil, il voulait juste rentrer chez lui, cesser d’avoir mal, dormir.

Il se leva en grimaçant, trouva une branche pour lui servir d’appui et remonta, à petit pas, l’ancien lit de rivière en dérapant sur les pierres polies. Cela lui prit un temps infini. Il fini néanmoins par retrouver, en suivant son flair, un sentier qui lui semblait familier. C’était celui qu’empruntaient les ouvriers qui descendaient à la ville. L’odeur de térébenthine dont ils avaient imprégné le chemin le guida dans la forêt. La nuit était froide et In’ei avait mal. Plus que tout, il tremblait encore de la chasse dont il avait été la proie. Shimo-sama avait-il réellement décidé de le prendre pour gibier, pour une perdrix perdue ? La cruauté du renard donnait la nausée au louveteau, formant un très douloureux sanglot dans sa gorge. Comme pour accompagner son chagrin, les arbres grinçaient autour de lui.

Lorsqu’il fut certain d’être sur la route de son terrier, In’ei s’octroya une pause. Il n’en pouvait plus. Seule la peur d’être à jamais perdu loin de chez lui l’avait tiré jusque là. A présent qu’il retrouvait les virages du chemin et les petits temples semés dans la mousse, l’enfant n’avait plus aucune force. Il s’assit contre un tronc, épuisé, et ferma les yeux, laissant les larmes dévaler ses joues comme la pluie sur la montagne. Le sel de ses pleurs brûlaient les coupures nichées sous ses poils salis.
Un cauchemar qui rôdait par là s’engouffra dans sa poitrine et In’ei se mit à somnoler dans une brume de ténèbres traversée de flèches blanches.

Un bruit connu vint néanmoins le tirer de son rêve fiévreux. Un son grave et profond semblait déferler du fond des bois, inquiétant. In’ei fut debout sur ses pattes avant de l’avoir ordonné à son corps. L’instinct avait pris le dessus, vif, incontrôlable. Dans le fond de son esprit se forma une certitude absolue qui avait le goût de l’urgence. Le feu !
In’ei lutta contre la pulsion qui lui ordonnait la fuite et se précipita en titubant vers l’origine du son. Chaque enjambée maladroite accélérait les battements de son cœur. Il abandonna le sentier pour couper dans les broussailles, parmi le labyrinthe de troncs gravé dans sa mémoire.

« – Papaaaaa ! »

Il hurla, de toutes ses forces, alors que la forêt autour de lui devenait rouge et vibrante. Lorsqu’In’ei atteignit la clairière, cette dernière brûlait sous les étoiles, déployant vers le ciel des démons de fumée et de braises qui se tordaient jusqu’à la lune en immenses dragons.

Le bruit sinistre des planches qui s’écroulent et des charpentes dévorées vives emplit les oreilles du louveteau. Ses yeux aveuglés ne voyaient rien qu’un brouillard incandescent, qui lui piquait la peau. Il attendit longtemps, sans oser s’approcher. Pas une voix ne se fit entendre mais l’odeur de la chair, elle, crépitait dans l’air avec toute son odieuse vérité.

In’ei attendit ainsi jusqu’à ce que la nuit devienne une aube mélancolique et que le feu ai laissé place à la cendre grise. Le calme de la forêt revint timidement, à pas de loup, déposer un voile pudique de brume sur le petit village brûlé.

L’enfant n’avait pas bougé. Il avait observé la longue destruction des cabanes qu’il connaissait par cœur. Il avait attendu de voir émerger quelque chose de l’incendie. Une silhouette, un esprit, n’importe quoi. Mais seul le vide avait pris possession de la clairière, au point qu’In’ei se sentait plus creux qu’une graine de tanuki. Les pattes autour des genoux, le museau enfoui dans le tissu délavé, il laissait son regard s’emplir des couleurs de l’absence.

La faim le tira finalement de son choc à grand coup dans l’estomac. La vie ne se faisait pas attendre, même au milieu des cendres. In’ei retrouva le sentier et marcha, fantôme dans les bois, jusqu’au village de la vallée. Il n’avait croisé personne sur la route mais lorsqu’il parvint au Tori qui marquait l’entrée de la bourgade, quelques passants s’affairaient dans les rues. Une odeur de bouillon qui filait d’une échoppe percuta ses sens si fort qu’il en eût mal. Il se jeta dans la salle, les yeux fous.

« – Ohla gamin, qu’est ce que tu veux ? »

Un blaireau bourru se trouva être sur sa route, tablier au cou et cuillère à la main. Ses petits yeux noirs toisèrent l’enfant de quatre bonnes têtes de plus. Le museau blanc se plissa devant le petit corps crasseux et épuisé qui venait de passer la porte.

« – Il a l’air d’avoir faim, ce gosse. »

Commenta l’unique client assis sur un tabouret. Des nouilles lui pendaient encore du museau. Plus noir que la nuit, l’animal observait la scène avec une pointe de curiosité.

« – On prend pas les mendiants, ici. »

Soupira le tenancier en agitant sa cuillère vers la sortie. In’ei senti que son monde allait s’écrouler pour de bon.

« – Attends voir… »

Le client au pelage noir aspira ses nouilles et attrapa In’ei par les épaules. Il le souleva sans le moindre effort à hauteur de ses yeux. Deux pupilles fendues dans un fond de jade se fixèrent sur le lui. Des yeux de chat. Le museau noir se plissa et huma profondément.

« – D’où viens-tu, gamin ?

– De Su… De Suchirawa… »

Les yeux de jade s’étrécirent encore un peu et les moustaches sombres vibrèrent en écho.

« – Donne donc un bol de nouilles à ce petit, patron. Il a du passer une nuit épouvantable. »

La minute d’après, In’ei, perché sur un tabouret, avalait sans respirer le contenu d’un bol fumant. Il acheva du même coup une assiette de raviolis grillés.

« – Doucement, mon garçon. Tu vas te faire exploser le ventre. »

Le chat noir s’était commandé un flacon de saké qu’il sirotait tranquillement, accoudé au comptoir, sans lâcher le louveteau du regard. Le blaireau, quand à lui, regardait la nourriture disparaître à toute vitesse dans l’estomac de l’enfant tout en épluchant des poireaux d’hiver.

« – On ne leur donne donc rien à manger, de nos jours, à ces loupiots ?
– Il y avait de la fumée dans la montagne à l’est ce matin. C’était chez toi, petit ? »

La question du client stoppa In’ei dans son repas. Les larmes lui grimpèrent aux yeux aussitôt.

« – Un incendie… Tout a brûlé… »

Un silence accompagna ces quelques mots et In’ei reprit son bol de nouilles sans pouvoir retenir ses pleurs. Mais il le fit sans bruit, si bien que seul le couteau du tenancier vint rythmer le blanc qui s’installa au comptoir.

« – Ce sont les bûcherons qui vivent là-bas, non ? Ils font très attention au feu, d’ordinaire. »

Le blaireau avait parlé d’une voix placide. Avec la même tranquillité, le chat noir se servit une lampée de saké.

« – Merci pour le repas. Je te débarrasse du louveteau. A la prochaine !
– Salut, Kuroi. A la prochaine ! »

Le dénommé Kuroi arracha le bol qu’In’ei avait entreprit de lécher et le conduisit par le bras à l’extérieur. Le jour était un peu plus épais. Le chat fit quelques pas avec l’enfant sous le bras avant de s’accroupir devant lui au bord de la rue.

« – Merci pour le repas, murmura In’ei tout en se demandant si le chat n’était pas un des hommes du seigneur renard. Il se sentait prêt à détaler aussi vite que nécessaire.
– Tu me remercierais mieux en répondant à cette question : pourquoi Suchiriwa a-t-il brûlé cette nuit ? »

In’ei se mordit l’intérieur de la joue.

« – A cause de moi. »

Les pupilles de jade s’agrandirent de surprise

« – De toi ? Qu’est-ce que tu racontes ? »

Comme s’il essayait de disparaître dans les pavés gris de la rue, le louveteau raconta sa mésaventure de la veille en fixant le sol à ses pieds. La perdrix, le renard, la chute… Et l’incendie. Un nouveau silence accueillit sa tirade. Puis soudain, venant de partout et nulle part à la fois, un rire feutré. Le chat noir se redressa souplement avec un sourire moqueur. Il passa sa patte entre les oreilles d’In’ei et lui ébouriffa les poils.

« – Allons, petit. On ne met pas un village à feu et à sang pour une histoire de perdrix. Même si le seigneur Shimo a le cœur aussi froid que la glace, il ne se déplacerait pas pour un oiseau. Il a du te croire mort dans les pierres et crois-moi, cela a du suffire à sa journée.
Cependant… »

Le félin devint pensif un instant et ses prunelles se firent mystère couleur de jade.

« – Cependant, reprit-il à voix basse, quelqu’un a bel et bien mis le feu à ton village. »

Le regard du chat se posa à nouveau dans celui du jeune loup.

« – Viens avec moi, gamin. Je m’appelle Kuroi.
– J’ai entendu.
– Et toi, quel est ton nom ?

– Kashi.

– Très bien. Enchanté de faire ta connaissance, In’ei. »

A cet instant précis, le loup sentit qu’il venait peut-être de passer le voile des esprits dont on lui avait tant parlé dans les montagnes. Fasciné, et effrayé, il emboîta le pas de Kuroi. Ce dernier fut le deuxième samouraï à croiser sa route.

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