Escale : Le récit de Lune

 

« Notre ami devait avoir vingt ans et moi dix-huit. Nous étions déjà des combattants aguerris, rompus à l’air du katana et au tir à l’arc. Nous demeurions encore dans la forteresse de Fukashi, qui est tenue par votre oncle à présent. C’est petit bastion mais il a toujours eu une grande importance stratégique. Le lieu est resté tel que dans notre adolescence : un étrange palais militaire qui aurait été posé sur l’eau de son lac comme une feuille par le vent.

Je n’ai jamais pu progresser bien loin dans la voie du samouraï et mon père en a toujours conçu une amère déception car j’étais son aîné et son seul fils. A l’inverse, rien ne semblait pouvoir arrêter Tatejima. L’endurance des tigres est bien connue. Leur opiniâtreté aussi. Je pense que le temps aurait fini par nous séparer, moi le félin frêle plus porté sur les idées que sur les actes et lui, le fauve implacable au caractère d’acier, si mon compagnon n’avait pas aussi porté en lui un penchant méditatif.

Je pense que Tatejima a toujours été tiraillé entre deux facettes de lui-même. D’un côté le combattant plein d’honneur que le goût du sang exalte autant que la conquête, et de l’autre le tigre tranquille, empli par la conscience de l’instant et de sa beauté. Cette facette aspirait au calme zen et à la paix de la conscience.

La forteresse de Fukashi, le château noir, est à l’image de mon ancien compagnon : un bastion édifié pour la guerre qui ne déploie sa vraie valeur que dans son écrin paisible d’eau et de ciel. Si Tatejima n’avait pas eu l’âme d’un poète derrière le tranchant de son arme, nos aspirations nous auraient finalement éloignés. Nous avons passé des heures à admirer le temps changer dans le grand lac de Fukashi. Il nous a inspiré beaucoup de vers et même quelques calligraphies. Nous étions tous les deux conscients que cette beauté mystérieuse recelait quelque aboutissement de l’existence.

Lorsque le sabre enfin se tait, on peut entendre la grive appeler le soleil depuis son perchoir. Tatejima n’a jamais pu choisir laquelle des deux musiques il préférait. Renier le fracas de la guerre, c’était parjurer des siècles de tradition familiale et abandonner un destin qui semblait taillé pour lui. Le chant de la grive ne l’a cependant jamais quitté, comme une vieille blessure à laquelle on finit par s’attacher. Nous en avons parlé durant des heures et des heures, mais il ne semblait pas y avoir d’issue à ce conflit intérieur.

Je n’ai pas souffert du même dilemme puisque ma santé a choisi pour moi. Quelque part cela me réjouit. Je n’ai jamais eu l’âme du combattant. Je n’ai eu qu’à suivre le courant de ma petite rivière et j’ai eu la chance que ma famille ne lui fasse pas barrage.

Le seigneur Ogasawara Higure, qui tenait lieu de tuteur pour nous deux, habitait à l’époque un palais d’été plus confortable que son austère forteresse. Sa famille et celle de Tatejima était très liées, car Higure portait aussi l’emblème des tigres. Fauve austère et très sage, il avait épousé dame Yukiko, délicate féline au poil immaculé, qui vécu toute sa vie comme un modèle idéal et effacé. De leur mariage naquit un fils puis une fille, Tsukiko, aussi blanche et éthérée que sa mère.

Nous avions très peu de contact avec l’entourage du seigneur Higure, puisque nous vivions la plupart du temps dans la forteresse. Cependant, à l’occasion des grandes fêtes, nous étions les bienvenus au palais d’été.

L’année de ses vingts ans, Tatejima rayonnait d’un talent prometteur et d’une assurance presque insolente. Pour fêter la majorité de son fils Mikazuki, le seigneur Higure organisa une grande fête sur son domaine. Personne ne pouvait imaginer que ce jeune mâle aux yeux couleur de rivière succomberait à l’hiver suivant, abattant son père de chagrin.

On avait tendu des soies où figurait le mon du clan et des lampions dans les cerisiers du jardin. Il y avait des musiciens et des danseuses. Une troupe de théâtre vint expressément pour jouer un épisode célèbre de l’histoire familiale : l’accession du clan au rang de gouverneur de la province de Shinano.

Tatejima et moi allâmes présenter nos hommage au jeune Mikazuki, puis à Dame Yukiko et à sa fille.

La jeune féline trônait, impassible et souriante, derrière sa mère, dans l’un de ces kimonos d’apparats dont les nombreuses couches se déclinent comme la palette d’une estampe. L’occasion demandait un dégradé bien particulier, nommé fort joliment « parfum de prune rose ». Nous fûment reçu avec beaucoup d’égards mais on nous mis rapidement dehors car de nouveaux invités ne cessaient d’envahir le salon de réception.

Après ce bref entretien, je trouvais mon compagnon mutique et pensif. Oh, je le connaissais suffisamment pour me douter de la cause de son état. Et même les nombreux verres de saké ne purent dissiper sa soudaine mélancolie.

Il ne répondit à mes questions qu’une fois de retour à Fukashi. Comme je le craignais, il avait été ébloui par la délicate Tsukiko, tâche de lune blanche dans son kimono de crépuscule rose. Il ne tarissait ni d’éloges ni de compliments et ne faisait aucun effort pour cacher son trouble.

«- L’as-tu seulement vue, Mabara ? Tu as vu comme ses yeux brillaient ? On aurait cru deux ciels posés sur des dizaines de sakura en fleur. »

Je connaissais mon ami. Il avait déjà eû des sentiments pour d’autres demoiselles, et ces derniers avaient fini par s’estomper. Tatejima était, de toutes façon, destiné à un mariage arrangé qui finirait bien par se faire connaître. Il ne pouvait, dans tous les cas, prétendre épouser la fille unique du seigneur Higure. Elle avait certainement déjà été promise à un grand seigneur ou à un dignitaire impérial depuis sa toute jeunesse. Et Tatejima, qui connaissait le protocole comme moi, ne l’ignorait pas.

L’été vint, puis l’automne, mais ses sentiments pour Tsukiko ne faiblirent pas. Il ne manquait aucune occasion de venir au domaine pour l’apercevoir fugacement. Croirez-vous que ce farouche samouraï se révéla être l’amoureux le plus timide et embarrassé que la terre ai porté ? Pour le consoler, je tâchais d’obtenir quelques informations supplémentaires sur la demoiselle Ogasawara. Nous apprîmes donc qu’elle aimait aller au temple, qu’elle composait de la musique et qu’elle pratiquait même le tir à l’arc, art fétiche de son clan.

A la réflexion, j’ai sans doute eu tord d’encourager les sentiments de Tatejima. Cette chasse aux informations n’était à mes yeux qu’un jeu de jeunes garçons. Ce que nous n’étions plus, et je n’ai pas su voir combien Tatejima était devenu amoureux de cette lune inaccessible.

Je le surpris un soir à rester éveillé pour écrire. Il finit par s’endormir sur son papier, pinceau dans la patte. Habité par la curiosité et le soucis de mon ami, je découvris qu’il écrivait une lettre à Tsukiko sous la forme de haïkus qui ne trahissaient pas, dieux merci, son identité.

Le lendemain, je ne lui cachais ni mon indiscrétion, ni mon profond désaccord. Si ces lettres venaient à être découvertes, la colère d’Higure s’abattrait sans tarder. C’était un risque énorme et ridicule qui mettait en péril la carrière de Tatejima et l’avenir de la demoiselle. Le tigre était furieux. Ce fût notre première véritable dispute. Je refusai de sortir mon katana pour régler notre désaccord, ce qui fâcha Tatejima au plus haut point. J’appris, dans sa colère, que ce n’était pas une correspondance car Tsukiko n’avait jamais répondu à aucune de ses lettres. Je louai la présence d’esprit de cette dernière et mis en garde mon compagnon contre sa dangereuse imprudence.

Je crois qu’il fût amèrement déçu de ne pas avoir mon soutien et d’être rappelé à l’ordre en plein milieu de son rêve éveillé. Il ne m’adressa plus la parole et j’appris, quelques semaines après, qu’il s’était engagé dans la voie de perfectionnement du tir à l’arc. Je n’eût aucun doute sur sa motivation sous-jacente : pouvoir enseigner à Tsukiko.

arrows2