Étape 3 : Nakayama

 

La première chose que le vieux tigre perçut distinctement, par delà l’épaisse brume qui enveloppait son esprit, fut un point tenace de douleur.

Il irradiait, net et vif, dans tout son corps.
Où était-il ?
Par réflexe, il entreprit un examen méthodique de sa situation. Il était allongé sur le ventre. L’odeur de la paille de riz affluait doucement dans son crâne. Il tenta d’ouvrir un œil et se sentit basculer vers l’avant comme un marin dans une barque folle. Pour le moment, il faudrait donc renoncer à voir quelque chose. Déplaçant sa conscience le plus loin possible de la douleur, il porta son attention vers l’extérieur de lui-même. Ses moustaches vibrèrent, lui transmettant l’humidité d’une nuit chargée d’eau et la proximité du sol.
A l’évidence il était seul. Aucun ennemi autour de lui.

 » Ne perdrai-je donc jamais ces raisonnements de soldat ? « 

Ce fut sa première pensée distincte. Il lui fallut quelques minutes l’envisager avec ironie. La mélancolie lui collait à la fourrure comme l’air de la forêt.
La forêt.
Tatejima reconnut le parfum des résineux couleur de charbon au milieu de celle, désormais bien claire, de tatamis inconnus.
Il renonça à ouvrir les paupières. Il avait mal mais la souffrance semblait lui rôder autour sans oser l’approcher. Tant qu’elle resterait à bonne distance, il aurait tout loisir de recoller doucement les morceaux de ses souvenirs. Il tenta de remonter par delà l’étendue noire dont il sortait. Il se rappela la nuit, à cause de son odeur de mousse et d’acier. La chute. Les soldats. Shingen Takeda.

Il y était. L’attaque de l’auberge et leur fuite sur le toit. Quelle idée ridicule, vraiment. Son instructeur aurait ri d’un tel plan. Mais il était mort, le vieux lynx. Mort et inhumé auprès des esprits de la montagne, avec les honneurs. L’odeur du bûcher, portée par le vent, lui revenait à la figure et lui brûlait les yeux.

Un feu de feuille mortes
Au milieu de la fumée
Un visage apparaît

Tatejima n’avait plus trente ans. Il ne se tenait plus devant l’autel au milieu des moines rasés psalmodiant. L’encens ne pouvait plus couvrir l’odeur de la chair consumée. Le vent pluvieux n’était rien d’autre que sa fièvre ruisselante et la cloche lointaine son dos blessé qui pulsait à chaque respiration. Combien d’amis avaient ainsi disparu dans le brouillard du temps, avalés par son voile immuable ?
Pourtant il demeurait, lui. Seul dans une nuit froide de forêt. Blessé. Mais vivant. Toujours vivant. La brume se dispersa devant lui alors qu’il soulevait enfin ses paupières.

Puisque sa tête reposait de côté, il devina doucement une petite pièce propre et close où brûlait un reste de charbon. Il remua une patte. Le bout de sa queue. Le mouvement lui vrilla la colonne dans un torrent de feu fiévreux. Il était vivant. Et vieux. Les contours des murs accrochaient un halo pâle et bleuté.
Pour l’avoir si souvent contemplée, Tatejima devina derrière lui la présence de la pleine lune entre les bois. Il referma les yeux et décida de se rendormir.

Lorsque la conscience lui revint à nouveau, l’air avait changé. Toujours froid mais plus sec. Mieux, il n’était plus seul dans la pièce. Un froissement permanent lui signalait une autre présence toute proche. Il ouvrit les yeux sans heurt cette fois pour tomber nez à nez avec une ombre grise.

 » – Tatejima ?
– Mabara. »

Avait-il parlé ? Il n’en savait rien. Mais le prénom de son plus vieil ami lui était venu comme l’eau fraîche. Tous ses muscles se détendirent aussitôt. C’est alors qu’il constata que ses griffes étaient restées plantées dans la paille de riz.

« – Ne bouge pas. Tu es en sécurité ici. Ton jeune lion est avec moi. Tu nous as fait une belle frayeur. »

Les souvenirs achevèrent de se recoller complètement, déployant une migraine dans la tête de Tatejima. Le tigre poussa un soupir profond et se contenta d’observer l’ombre du médecin aller et venir dans son champ de vision.
A un moment, il perçu les gestes agiles du chat au dessus de son dos. La douleur sembla s’écarter un moment.

« – Merci. » Murmura le samouraï.

« – Il n’y a pas de quoi. »

Aucun d’entre eux ne parlait de la blessure, Tatejima le savait.

Le tigre perdit la notion du temps durant encore quelques temps. Ses moments de conscience étaient rythmés par les soins du médecin et par l’ambiance sylvestre qui environnait la maison. Il lui fallu ce qui lui semblât une éternité pour parvenir à se redresser légèrement et avoir assez d’énergie pour tenir une discussion. Mabara lui décrivit méticuleusement l’évolution de leur situation et lui donnât des nouvelles du jeune fils Osagawara. Une pointe de fierté gonfla en secret dans le cœur du tigre : ce petit avait de beaux atouts et l’esprit droit qui convenait à sa charge. S’il refusait de l’admettre publiquement, Tatejima convenait avoir mal jugé Izakushi en son fort intérieur.

Parfois, le samouraï percevait le pas du jeune félin sur le seuil de la porte. Trop bruyant pour un soldat de son âge.
Tatejima vint à songer que si Izakushi avait été son fils, il aurait pu devenir un guerrier accompli. Mais le tigre n’était plus maître du temps qu’il lui restait à vivre. L’enseignement du jeune lion, fut-il de haut rang, avait manqué de rigueur. Bien des lacunes parsemaient son éducation, trop vastes pour envisager d’y palier complètement. A commencer par l’image de son père.
Dans le noir feutré de sa chambre fraîche, Tatejima revit la cicatrice qui barrait la fourrure superbe de son élève, lisse et luisante à la lueur d’un brasero d’auberge.  » C’est mon père. «  Cette unique phrase avait glissé comme un katana de maître. Derrière l’équilibre harmonieux et plein de respect d’une telle lame, Tatejima perçu l’odeur du sang. Un souvenir, encore, qui s’invitait dans sa réalité déclinante. Au milieu de la boite laquée noire posée sur ses genoux, reposaient la tête d’un capitaine. Aucun mot n’accompagnait le présent. Mais le sceau des Ogasawara scellait le tissu qui enveloppait la dépouille.
Les yeux dorés du jeune lion, par dessus son dos dénudé, indéchiffrables dans la lumière des maigres braises, se superposèrent à la couleur de la soie ruisselante qui garnissait la boite laquée.
L’ombre du seigneur Inazuma, inflexible, flottait entre les deux souvenirs.

 » Dans une autre vie, peut-être, nous retrouverons-nous, pensa le vieux tigre. Alors, je ferai de toi ce samouraï que tu méritais de devenir. « 

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