Épilogue : Suwa

 

Nous nous faufilâmes dans les buissons jusqu’à arriver au bord d’un roc en aplomb.

De là, nous dominions la berge est du lac.

 » -Par les dieux ! » S’exclama Mabara-san quand nous découvrîmes le paysage.

Dans la vallée qui menait au lac, deux armées se faisaient déjà face, leurs armures laquées renvoyant la pâleur du matin. Je reconnus la bannière de Shingen Takeda, quatre losanges blancs sur un fond écarlate. En face de ses troupes, une incroyable masse de soldats lançait l’assaut en hurlant. Les sabots de milliers de chevaux se répercutaient entre les montagne comme un typhon. Mon regard chercha frénétiquement les drapeaux de mon père. Je les trouvais sur le flanc gauche.

 » -Ils sont au moins trois fois plus nombreux que l’armée de Shingen. »

In’ei devait avoir raison. Le déséquilibre des deux armées était flagrant.

 » -Pressons-nous, nous avons encore une chance d’arriver à temps ! »

Au moment où le loup se leva pour continuer la descente, un assourdissant bruit d’orage emplit la vallée qui se couvrit d’une épaisse fumée. L’odeur de charbon et de sang revint aussitôt.

 » -Qu’est-ce que qui se passe ? »

Aucun des samouraïs ne sut me répondre. Quand le vent chassa la fumée, des centaines de soldats gisaient sur le sol de la vallée. L’armée de Shingen Takeda, en ordre de bataille n’avait pas bougé. Une grande confusion semblait régner de l’autre côté.

 » -Ils ont de la poudre… »

Tatejima-san avait murmuré presque pour lui-même. De la poudre. J’avais entendu parlé de ce produit terrible, capable de faire effondrer des châteaux avec quelques tonneaux. La gorge s’assécha brutalement.

 » -Comment Takeda a-t-il pu en trouver ? »

Pour toute réponse, une nouvelle déflagration envahit le paysage, se répercutant sans fin autour du lac impassible. L’armée des daimyos diminuait comme neige au soleil, tandis que volaient des flèches comme des étourneaux.

Agrippant mon sabre je me dressais aux côtés d’In’ei.

 » -Allons y ! Il faut les aider ! »

Le loup hocha la tête et sorti son katana.

 » -Tatejima ! »

Le tigre se leva lentement, fourrure d’or patiné dans le levant. Il regardait le massacre en contre-bas.

 » -Non. »

Fit-il sans esquisser un geste. In’ei et lui échangèrent un très long regard.

Une immense tristesse monta en moi. Jusqu’à la dernière minute, j’avais espéré que le tigre changerait d’avis. Ce qui nous attendait en bas, c’était la mort, assurément.

 » -Mabara ? »

A l’appel du loup, le médecin se leva et vint se ranger à nos côtés. Les yeux de Tatejima-san devinrent un puits sans fond alors qu’il regardait son ami dégainer son katana. Le tigre, qui semblait soudain avoir vieilli de mille ans fit quelques pas en retrait.
La mince patte du loup se posa sur mon épaule. Je croisai ses pupilles vibrantes, aiguisées comme l’acier.

D’un même élan, nous fîmes volte-face et entreprîmes de dévaler la pente rocailleuse. En bas, je voyais la fumée, j’entendais les cris et les grondements. Les guerriers tombaient, tombaient sans fin. Cette montagne semblait ne jamais vouloir finir. Elle se déroulait sous mes pas sans que j’approche d’un pouce le lieu du carnage. Les griffes serrées sur mon sabre, je me mis à hurler un mot indistinct qui mourru dans ma gorge comme un sanglot.

Alors je stoppai brusquement ma course et me retournai vers le sommet.

A la frontière de la brume, le vieux samourai remontait la pente, ses rayures dansant comme des vagues au milieu de cette mer de rocher. Son hakama flottait comme une voile autour de lui. Sans un seul coup d’œil en arrière, le tigre plongea dans le brouillard et sa silhouette, lentement, s’effaça dans les voiles des hauteurs. Je restai suspendu à cette ultime vision durant un temps qui me sembla être une éternité.

Pleine lune d’automne
De retour
Rien à en dire

 

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