Etape 2 : Matsumoto

 

Les deux fauves quittèrent l’auberge avant que le jour ne soit levé. Il faisait un froid mordant et les rues n’étaient que des flaques boueuses et grises. La pluie avait lavé le ciel, répandant partout une odeur d’humus et de résine. Il restait encore deux heures avant que l’aube ne réveille la forêt, ce fut donc dans un silence épais et brumeux que le tigre et le lion prirent rapidement la route de l’est, laissant derrière eux un sillage de buée.

Tatejima n’avait pas fermé l’œil de la nuit, guettant les conversations dans l’auberge depuis son tatami. Les voix ne bruissaient plus que de la rumeur de la guerre. Le nom de Takeda était dans toutes les bouches. Personne ne connaissait l’ampleur de ses troupes mais les estimations ne cessaient d’enfler, même au delà du concevable.Il avait fait levé l’aubergiste avant leur départ pour envoyer un messager jusqu’à sa demeure dans la montagne. Ainsi son hôtesse serait-elle prévenue. Le visage fermé, Izakuchi avait réglé leur note, avalé un bol de riz en quelques bouchées et les deux félins s’étaient mis en route.A présent, leurs sandales pataugeant dans les restes de l’averse, ils se dirigeaient vers Matsumoto aussi rapidement que possible. Ils devaient rattraper les troupes d’Osagawara avant qu’elles ne fondent à la rencontre du « Tigre de guerre ». L’annonce du conflit et le mouvement des troupe allait jeter des centaines de gens sur les routes et le voyage en deviendrait vraiment difficile. Le seul espoir des deux samouraï était de prendre les conséquences de la guerre de vitesse.

Ils firent une première pause au milieu de la matinée lorsqu’ils eurent quitté la forêt sombre et dense qui emplissait la vallée et ses abords. Ils n’avaient croisé que quelques cavaliers et un paysan. Les premiers n’avaient pas daigné s’arrêter et l’éleveur de buffles n’avait aucune information que les deux samouraï ne connussent pas déjà.Ils avalèrent du poisson séché acheté à l’auberge avant de se remettre en chemin.

« – Izakuchi, mon garçon, qui savait que tu viendrais me rencontrer à Takato ?

– Mon père et son entourage, Tatejima-san. Ses conseillers ont beaucoup insisté pour que je prenne un maître d’arme plus expérimenté  qu’Eiri-san. C’est mon père qui a eu le dernier mot vous concernant.

– Lorsque tu as quitté le palais de Matsumoto, il était déjà question d’un conflit entre le tigre de guerre et ton père ?

– Pas que je sache.

– Peut-être que j’ai sous-estimé cette tête de mule ». Souffla le tigre en rajustant son chapeau de paille.

Les rayures qui lui cernaient les yeux se plissèrent, lui donnant un instant l’allure des démons que l’on jouait au théâtre.

« – De qui parlez-vous ? » Demanda le jeune fauve qui suivait deux pas derrière.

« – De ton père. Ne fais pas cette tête outrée, ton père mérite ce qualificatif et je ne vais pas m’en priver. Mais pour cette fois, je reconnais qu’il a bien agi en t’envoyant ici. Comprends-tu pourquoi ? »

Izakuchi médita un instant. Ils traversaient à présent de larges champs bruns. Les mottes de paille alignées sous les granges témoignaient de la récente moisson des céréales. Dans leurs kimonos de lin brut, les deux fauves auraient pu passer pour des colporteurs ou des messagers.

« – Il m’a envoyé à vous pour me protéger…

– Bien vu. » Tatejima claqua de la langue. « M’est avis que ton père m’a collé le rôle de garde du corps. Cela ne me plaît pas du tout, mais c’est bien joué de sa part. Le prétexte de ton voyage était tout à fait solide et maintenant, ceux qui voudraient te nuire aurait un petit ennui supplémentaire.

– Vous ?

– Moi.

– Il aurait pû m’en parler !

– Tu commences à comprendre quel genre de fauve il est, pas vrai ? Ne crois pas qu’on arrive à son rang en n’étant qu’un combattant aguerri. Ton père est le plus retors des lions que je connaisse. Je crains que mon caractère ai un peu déteint sur le sien…

-Votre hypothèse signifie aussi que l’un des conseillers aurait trahi !

– Ne t’emporte pas, Izakuchi. Il y a milles façons d’obtenir une information. La trahison, la menace, la corruption, un serviteur trop bavard, un espion, l’indiscrétion d’un aubergiste…

– Si Takeda espère me faire assassiner en route, je crains qu’il ne se casse les dents.

– J’espère bien, mon garçon !

– Croyez-vous que des nuisibles soient à nos trousses depuis que nous avons quitté Takato ?

– C’est possible, mais je n’en suis pas sûr. Nous nous arrêterons au prochain bourg et nous verrons bien.

– Je les attends de pied ferme. »

Un croc brilla à la commissure des lèvres du vieux tigre. La confiance de la jeunesse, sa certitude, sa soif de sang… Mieux valait cet état d’esprit que l’abattement ou la peur, mais le cœur du samouraï se pinça. La perspective de se battre ne l’enchantait pas et, même, lui laissait un goût un amer sur la langue. De cette nausée qui vous prenait le fond de la gorge lorsque vous aviez mangé d’un plat jusqu’au dégoût. En passant subrepticement un orteil sur la garde de son katana, Tatejima se surprit à craindre que le dégoût ne disparaisse.

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