Première étape : Takato

« Je me fais vieux. »
Songea Tatejima en inclinant son bol à thé. Il trouvait plus de plaisir à rester assis là, su le plancher de l’engawa, à écouter bruisser les érables, qu’à partir au combat comme il l’avait fait jadis. Le calme de l’automne lui apportait une sérénité qu’il aurait dédaigné autrefois.

« Sans doute est-ce là l’aboutissement de la voie du samouraï. » conclut le vieux tigre avec un grognement de satisfaction. Il rabattit un pan de couverture sur son bras et porta le petit bol émaillé à ses lèvres. Le thé avait le goût savoureux de la paille fraîche parfaitement assorti à cette fin d’après-midi pluvieuse.

Bercé par les gouttes d’eau dans la forêt toute proche, il se laissa aller à une légère méditation, étirant ses moustaches en un demi sourire tranquille.
Il était bon d’être un vieillard. Une vie bien remplie méritait quelque repos et celui ci était délicieux.

« – Mes excuses, Tatejima-san. Le soir va tomber, je vous apporte un brasero.
– Que ferais-je sans vous, madame Yanagi ? Venez, je vous en prie. »

Il avait entendu la vieille lynx venir de très loin, le pas alourdi par la fonte du brasero. Si ses réflexes s’étaient peut-être émoussés, pour d’autres atouts il n’en était visiblement rien. Tant mieux, dans un sens. Il n’avait pas besoin de la force de sa jeunesse. L’expérience de l’âge lui suffisait amplement.

Pendant que son hôtesse allumait le charbon, il observa le soir tomber sur le jardin. Bientôt, une douce chaleur nimba la véranda ouverte sur la verdure.
Madame Yanagi était une personne aussi discrète qu’attentionnée. Sa fourrure avait perdu le feu sombre de la jeunesse pour préférer un argent pâle mais ses prunelles jaunes avaient tout gardé de leur vivacité. Il y dansait encore, sous un calme distingué, une flamme malicieuse et déterminée. Lorsque la dame se releva, rajustant son kimono fatigué, Tatejima ne pût s’empêcher de remarquer la prudence de ses mouvements.

« Il n’y a pas que le tissu de nos habits qui s’use. L’âge nous rattrape tout deux… Poliment certes, mais c’est indéniable. »
Il adressa un hochement de tête reconnaissant à madame Yanagi et écouta le bruit de ses geta se perdre dans les profondeurs de la maison.

Deux hérons s’élevèrent au dessus des pins dans la montagne. Leur ombre élancée se perdit dans la brume.

Le ciel clair d’automne
Trois hérons volent sans bruit
Bientôt disparus

Le bruit familier des pas de madame Yanagi revint à vive allure.

« – Tatejima-san, excusez moi… »

Le vieux guerrier tigre savait déjà : elle allait lui dire qu’il avait de la visite.