Les haikus du tigre – chapitre 2

Un pas fougueux, décidé, résonna sur les lattes de bois ciré.

 

La démarche traversa toute la maison avant de s’arrêter à quelques mètres de la terrasse.

« – Tu es bien bruyant pour un futur samouraï, mon garçon. »

Moment de silence. Tatejima sourit derrière ses moustaches grises sans se retourner. Il avait ses petits plaisirs de vieux briscard. Décontenancer la jeunesse en faisait partie.

Il fit pivoter son seiza pour se retrouver face à la porte. Dans l’encadrement, se tenait un jeune lion, noblement guindé dans son hakama réglementaire. Ce petit avait, de toute évidence, mis les petits plats dans les grands. Il avait peigné sa crinière d’or blanc avec soin et portait à la ceinture le sabre de la noblesse. Le tigre considéra gravement son invité.

« – Tu es le bienvenu. Entre. »

Le lion hésita un bref instant, contenant sa nervosité du mieux possible. Il s’inclina jusqu’au sol avant de s’asseoir sur le pas de la pièce et de s’incliner une nouvelle fois.

« – Tatejima-san, c’est un grand honneur pour moi de vous rencontrer. Je vous remercie infiniment de votre accueil. »

Le jeune mâle avait la voix feutrée et la diction dansante des tribus du sud. Tatejima ignora complètement sa formule rituelle.

« – D’où viens-tu mon garçon ? De Matsumoto ? C’est fort loin, tu as fais un long voyage. Madame Yanagi ? »

Les yeux perçants de son hôtesse apparurent aussitôt derrière l’invité, toujours prosterné sur les tatamis. Cette vieille lynx ! Elle veillait sur sa demeure comme une chouette. Rien n’échappait jamais à sa vigilance.

« – Oui, Tatejima-san ?
– Auriez-vous la bonté de nous préparer quelque chose à dîner ? Notre jeune ami a beaucoup marché et il doit avoir faim. Moi aussi, à la vérité. De l’anguille serait parfaite.
– Bien entendu, Tatejima-san ! »

Et elle s’éclipsa aussitôt dans un froissement de kimono.

Tatejima prit une gorgée de thé -il était un peu trop tiède à présent- et observa la silhouette léonine toujours inclinée devant lui. Ce pauvre gamin ne devait plus savoir où se mettre. Le vieux tigre s’amusait comme un fou.

« – Allons, allons, redresse-toi. Dis moi qui tu es. »

Le lion obéit avec raideur.Il était mal à l’aise dans sa tenue cérémonielle mais gardait bonne figure.

« – Je viens de Matsumoto, comme vous l’avez parfaitement deviné Tatejima-san. Je viens vous présenter les respects du clan Osagawara. Je m’appelle Ikazuchi Osagawara.
– Oh, le fils d’Inazuma Osagawara et de dame Yoake.
– C’est bien cela Tatejima-san. »

Le lion s’inclina à nouveau. Tatejima l’aurait juré. Il avait les yeux dorés de son clan et cette fourrure de miel propre à son père.

« – Voilà bien longtemps que je n’ai pas eu de nouvelles d’Inazuma. Comment va-t-il ?
– Il va bien, je vous remercie. Il vous présente tous ses vœux.
– Ton père est un grand samouraï, je le respecte beaucoup. »

Ceci était la stricte vérité. Le vieux lion avait été un homme redoutable en son temps. Ses colères était légendaires et sa poigne également. La visite de son fils confirmait toutes les suppositions de Tatejima.

« – Le seigneur Osagawara voudrait que…
– Ah, voici le thé ! Excuse moi de t’interrompre mon garçon mais je ne veux pas déclencher la colère de madame Yanagi en retardant sa dégustation. Je sais tout le soin qu’elle met à le préparer. »

L’interruption perturba son invité, qui ravala son discours et lissa son hakama pour cacher sa gène. Impétueux comme son père.
Mme Yanagi apparût avec un plateau qu’elle posa au sol. Avec des gestes milles fois répétés et emplis d’expérience, elle servit le thé du soir. Vert comme les pins des montagnes. L’odeur d’herbe sèche monta des tasses translucides, qu’elle avait choisies pour honorer le clan du jeune lion et sans doute aussi un peu par coquetterie.

Ils burent en silence, et ce silence dura longtemps. Dans son esprit, le vieux tigre pesait déjà les conséquences de la venue du fils Osagawara. De vieux mécanismes de stratèges, tenaces et encrés dans son cerveau comme des chênes à la roche. Tout un rouage d’analyse politique qui se mettait en branle instinctivement.

L’anguille suivit bientôt, grésillante et grasse sur son lit de riz blanc. Tatejima guettait le moment où l’impatience du jeune mâle déborderait sa noble éducation. Ce qui arriva sitôt la deuxième bouchée.

« – Tatejima-san, pardonnez moi, mais mon père souhaiterait vous présenter une requête. »

Le samouraï ne leva même pas le museau de son bol fumant, savourant le poisson grillé et délicatement croustillant.

« – Au nom de l’amitié qui vous lie, et du serment de vassalité que vous avez formulé à son encontre il y a quarante ans, il aimerait que…
– Que je te prenne comme élève, hm ? »

La question avait été posée avec une légèreté et une innocence toute calculée. Le pauvre garçon ne se méfia pas une seconde d’avoir été ainsi découvert.

« – Oui, Tatejima-san, exactement. Mon père vous présente humblement cette requête.
– Et toi, mon jeune ami, le souhaites-tu ?
– Ce serait un immense honneur, Tatejima-san ! »

Puis se rappelant subitement les convenance, le lion posa son bol et s’inclina complètement, faisant flotter les poils de sa crinière comme un champ de blés.

« – Relève toi, Izakuchi Osagawara. »

Les yeux de ce dernier brillèrent d’un espoir tout enfantin.
Tatejima reprit son repas là où il l’avait laissé. Izakuchi ne cachait pas son trouble mais le vieux tigre ne s’amusait plus du tout. Ils mangèrent dans un silence grave que seuls vinrent perturber les cris des premiers rapaces nocturnes.
Lorsque l’anguille fut terminée, il y eu un nouveau service de thé par Tatejima lui-même. Il burent sans échanger un mot jusqu’à ce que le brasero ne suffise plus à réchauffer la terrasse donnant sur la nuit épaisse.

« – Allons nous coucher à présent mon garçon. Je me fais vieux, et je n’ai plus l’âge de veiller dans l’ombre et le froid.
– Mais… Votre réponse, Tatejima-san ?
– C’est non, mon garçon. Demain, je te raccompagnerai jusqu’au village, et de là tu pourras repartir pour Matsumoto. »

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