Elle n’arrivait pas à se faire au terrain plat et dur de la Grande Mer.

 

Après des jours à s’enfoncer dans le sol et à lutter de tout son poids contre les rafales, le calme absolu qui l’entourait, ce sel craquant à perte de vue perturbaient tous les repères de son corps. Elle buta une fois de plus contre un amas iodé et tomba sur les genoux. Le choc la surprit. Si dur.

Elle resta là, recroquevillée , le nez rempli de cette odeur écœurante. Elle observa les marbrures roses qui courraient sous ses pieds. De fines lignes aux reflets corail qui serpentaient sur toute la surface du sol, bifurquaient, s’enroulaient et filaient à nouveau toujours plus loin.

Elle les suivait depuis longtemps, cherchant le bon motif. Mais c’était comme essayer de compter les étoiles. Elle suivait une spirale pendant une heure, deux, avant de constater qu’elle ne menait nulle part et qu’il fallait tout recommencer en ayant évidemment perdu le point de départ.

Elle inspira, la gorge sèche. Le sel bouillant lui brûlait les genoux à travers ses vêtements. Elle se redressa avec difficulté. Son corps était fatigué. Profondément las et douloureux.

Elle repéra une marbrure assez intense et large et entreprit de la longer. Elle pensait à sa maison. Aux coloquintes qu’il faudrait cueillir avant les pluies. Aux confitures. Aux confitures de coloquintes. Elle sentait presque la gelée brune sur sa langue. Ce goût sucré. Assoiffant. Elle se rendit compte trop tard qu’elle trébuchait à nouveau.

L’obstacle n’était pas un petit tas de sel traître. Elle s’étala de tout son long sur une boursouflure du sol large comme sa main. Une sorte de chemin de vers qui ne cessait d’enfler à chaque mètre. Elle rampa un peu, se frotta les coudes puis suivit la longue cloque de sel. Et plus elle avançait, plus la température montait, plus la cloque devenait colorée. D’abord à peine rosée, elle vira au orange pâle avant de…

Elle était arrivée.

Une spire orange flamboyante se tenait sous ses pas. Quatre canaux, dont celui qu’elle suivait, se rejoignaient là, dans un tourbillon géométrique. Le chaleur culminait en leur centre et on entendait même le sel vitrifier en profondeur. Un bruit de braises.

Elle s’avança bien au centre de la spirale et passa une main sur le sol. La couche de sel était solide comme du marbre. Elle sorti de sa poche un roc noir ramassé dans le désert, le plus dur et coupant qu’elle avait pu trouver et le lança à terre. Quelques paillettes de sel seulement sautèrent sous le choc, laissant une marque ridicule.

Elle allait devoir creuser sur la profondeur d’un coude environ. Elle serra les dents, s’assit en tailleur, rabattant au mieux le mantel pour couper la chaleur et, prit le roc entre ses deux mains. Commença à frapper la couche orange. Encore et encore et encore. Longtemps. A tel point que le geste se répétait sans qu’elle y pense.

Puis, le sel craqua plus vite. Il se fendit en grosses plaques rouges.

Lâchant son outil de fortune, elle plongea les mains dans le trou pour creuser plus vite. Malgré les gants, le vent du nord avait laissé des micro coupures partout sur ses doigts. Le sel s’y agglutina sans attendre, mordant la chair à vif. Elle en eu le vertige.

Et là, à un coude de profondeur, ce qu’elle cherchait apparu. Elle en perçu la vibration avant même de l’atteindre. Il pulsait, ardent, irradiant dans son cocon de sel. Sa main butta sur son sommet. Il résonna comme un diamant.

Lentement, avec une infinie précaution, elle gratta autour jusqu’à ce qu’il soit découvert aux deux tiers.

Un orbe miroitant, clair comme du verre. Sa surface ne cessait de changer comme s’il avait contenu des volutes d’une fumée nacrée. Un incroyable dégradé de vert, de jaune, de feu en perpétuelle évolution, luisait à la surface du globe.

Elle le prit entre ses mains brûlées et le tira très lentement de sa niche souterraine. Il était parfaitement lisse et étrangement léger. Elle approcha son oreille. Juste ce murmure de braise neuve. La surface était encore veloutée et blanchie par la poussière de sel. La tentation était immense de vider ses dernières réserves d’eau pour observer le pur éclat des couleurs dansantes à la surface.

Elle devait s’en abstenir. Un temps infini passa avant qu’elle ne détache son regard de sa trouvaille. Un nœud se forma dans son estomac. Si précieuse.

L’orbe était finalement trop gros pour rentrer dans sa sacoche. Elle l’enroula dans un pan du mantel et le serra contre sa poitrine. Instantanément, les pulsations qui émanaient du globe prirent le rythme de son cœur bouleversé.

A présent, la dernière étape se trouvait droit au nord, sous la constellation de l’Arcade. Mue par ses dernières réserves d’énergie, elle se remit en marche.