Le temps de l’Instant

Classé dans : Articles | 0

J’aimerai vous parler du temps.

Et pour ce faire, je n’ai rien de trouvé de mieux que de reprendre l’un de mes loisirs favoris -le jeu de rôle- et un symbole qui me plaît tout autant – le mandala -.

J’ai déjà exprimé le fait qu’à mes yeux, le jeu de rôle est comparable à un mandala. J’aimerais reprendre et développer cette idée ici.

Qu’est ce qu’un mandala ?

C’est une forme symbolique, souvent ronde ou carrée, qui sert de support à la méditation et qui représente l’univers géométrique et centré. A l’origine, le mot mandala signifie cercle ou sphère et peut s’étendre à l’idée de communauté.

On trouve de telles représentations dans l’hindouisme ou dans le bouddhisme tibétain, en 2D ou en 3D. Les éléments qui les composent ont chacun un sens : les couleurs, les formes, parfois les personnages présents, tous jouent un rôle qui doit permet au méditant de se projeter à l’intérieur du dessin, d’en devenir un élément constitutif et d’atteindre ainsi un état supérieur de conscience. Le mandala n’est là que pour offrir un support et une progression à la méditation.

Dans cet article, le mandala sera d’un type très particulier. Il s’agira du mandala de sable des tibétains car son existence obéit à un rituel bien spécifique qui s’appelle « la dissolution ». En effet, après que les moines aient achevé le mandala, ce dernier est détruit lors d’une cérémonie. Le sable coloré qui le compose est rassemblé dans des bols, qui sont ensuite vidés dans une rivière ou lancés au vent. Le mandala achevé n’existe que quelques heures avant de disparaître.

La symbolique académique du mandala est très complexe. Elle repose sur des concepts intellectuels extrêmement précis et pointus. De fait, je n’en maîtrise pas complètement les arcanes : soyez indulgents, je vais moi aussi me servir de l’image du mandala comme support de réflexion au cours de cet article.

Pourquoi une partie de jeu de rôle ressemble-t-elle à un mandala ?

Parce qu’elle fait faite pour être offerte à d’autres. Qu’il y ai, ou non, un maître du jeu durant cette fameuse partie, ce moment a pour but d’être partagé.

Parce que sa préparation demande du temps. Qu’il s’agisse d’un grande campagne ou d’un petit scénario d’une heure, l’un des participants aura toujours pris sur son temps pour lire les règles, pour établir une histoire, pour préparer une ambiance sonore, parfois tout ceci à la fois.

Parce que de la partie en temps que telle, il ne restera rien. Lorsque la partie sera finie, les mots qui la composaient se seront envolés. Comme le sable du mandala, la partie ira se disperser dans le passé. On remballera les fiches, les dés, les cartes, les chips et l’observateur pourra croire que rien ne s’est jamais rien déroulé.

Construite petit à petit par ses intervenants, la partie de jeu de rôle se déploie lentement et sa richesse n’est pas dans son aboutissement.

Durant un tout petit laps de temps, sera apparu quelque chose d’unique qui n’aura plus jamais lieu par la suite.

Suspension.

Ce fameux quelque chose, j’aime l’appeler l’Instant. Il est construit petit à petit par les grains de sable de chacun. Tous les participants ajoutent leurs motifs, leurs couleurs, en suivant les quelques lignes que forment les règles du jeu. Ils trouvent leur espace entre ces lignes et les motifs des autres, complétant parfois une zone qui n’est pas la leur.

Les plus beaux mandalas, comme les meilleures parties, sont faits d’un équilibre subtil qui se travaille au fur et à mesure, tant pour la méditation de chacun que pour le résultat final. Ils demandent d’être concentré et ouvert.

Or l’Instant ce n’est pas les quelques heures où le mandala complet est affiché aux yeux de tous. L’Instant c’est ce moment où l’on retient son souffle pour faire une courbe de nuage ou pour ne pas heurter le coude du voisin. En jeu de rôle, l’Instant c’est cette tension particulière où l’on a à la fois la responsabilité d’une partie de la fiction, de la présence des autres joueurs et de son propre plaisir. C’est une émotion très brève, suspendue à une idée ou à un mot.

Finalement, une partie de jeu de rôle est une succession d’Instants. Si tout le monde a pu bénéficier de cette émotion particulière alors la partie deviendra un Instant géant. En fait, je préférerai dire qu’une succession d’Instants réussis devient un Moment. Un bon moment ou un grand moment.

A quoi sert cette différenciation ? A comprendre que, si le Moment est partageable en présentant avec fierté le mandala achevé ou en racontant avec une joie communicative une bonne partie, l’Instant lui est parfaitement personnel et n’est pas transmissible. C’est ce qui échappera toujours aux personnes qui n’ont pas participé directement à la partie de jeu de rôle ou à la construction du mandala. Et il n’est pas dit que tous les joueurs à la table partagent le même Instant en même temps.

C’est pour cela que je suis toujours un peu peinée pour les personnes qui regardent un jeu de rôle : elles sont coupées du plus intéressant.

Dissolution.

En quoi l’Instant est-il le plus intéressant ? Parce que c’est sans doute la sensation qui peut le plus nous faire changer de regard sur le monde.

C’est une expérience qui, lorsqu’on y réfléchit, permet peut-être de proposer une réponse à un certain nombre de critiques faites à l’encontre des activités « qui ne servent à rien ».

Est-ce que l’Instant est propre au jeu de rôle ? Après tout, la musique, la danse, la lecture, fournissent également des sensations esthétiques très fortes et éphémères. Mais vous ne pouvez pas sauter sur la scène pour proposer votre propre réplique au comédien, pas plus que vous ne pouvez sortir votre guitare en plein milieu d’un concert. Quand à la lecture, vous n’en changez pas la fin et bien souvent vous êtes seul à manipuler le livre. Vous, lecteurs et vous public, n’avez donc pas accès à l’Instant. Vous profitez par contre pleinement du Moment.

Pour les musiciens ou les danseurs c’est peut-être différent. Eux sont dans une sorte d’instant mais ils savent où ils vont : ils ont une partition, un livret, un scénario, un metteur en scène…. Et ils ont une pression de réussite qui n’est pas comparable à la pression d’un meneur de jeu souhaitant proposer un bon moment à ses joueurs. Les regards extérieurs changent toujours quelque chose aux enjeux.

A mon avis, les amateurs de théâtre d’improvisation ou les jazzbands au fond des garages connaissent l’Instant. Je ne crois pas, en toute honnêteté, qu’on puisse réserver cette expérience au jeu de rôle.

Aussi, aux gens qui s’inquiètent de l’utilité des pratiques ludiques lorsqu’elles n’ont pas pour résultat de produire des Moments reconnus institutionnellement, j’aimerais dire que c’est parce qu’elles ne connaissent pas l’Instant. Elles n’ont pas construit de mandala avec les autres. Elles ignorent souvent ce procédé qui consiste à créer quelque chose qui se dispersera par la suite et dont l’objectif même est qu’il n’en reste rien de tangible. Et que, même si l’on conservait le sable d’un mandala ou les fiches de personnages, ces derniers objets ne pourraient rien traduire de ce qu’a été l’expérience des participants. Ils ne témoigneraient que du Moment. L’Instant lui reste intimement fiché au cœur de ceux qui ont vécu cette émotion unique. Cette seconde où le pinceau entame un travail collectif de création désintéressé et où l’essentiel de son existence est strictement immatériel.

Pourquoi donc vous ai-je donc écrit tout ceci ? Parce que je crois que les notions d’utilité, de loisir, de travail et toutes les inquiétudes qui naissent de ces concepts sont liées au temps. Il faut arrêter de se dire qu’il est dommage d’effacer les mandalas ou que ces derniers – parce qu’on les efface – sont inutiles. Les mandalas nous apprennent à laisser couler, à profiter de la beauté de ce qui ne dure pas et à chérir les Instants. Les mandalas sont beaux aussi parce qu’on doit les effacer. C’est reconnaître que le beau n’est seulement pas dans la possession, dans la propriété, dans le tangible ou dans l’utilitaire. Il est dans la sensation d’appartenir pleinement à une situation, d’y jouer un rôle complet et enrichissant et de reconnaître que tout le monde peut produire des Instants à partager, capacité qui n’est aucunement prédictible ni mesurable mais pleinement sensible.

Tout ce qui peut nous apprendre cela est sans doute la chose la plus importante qui soit pour notre bonheur d’être humain.

Enfin, à l’image du mandala qui représente l’univers, je veux croire que le jeu de rôle, parce qu’il mobilise la création, l’intellect, la capacité de projection, d’interprétation, de réflexion etc, permet lui aussi de méditer sur l’univers. L’expérience du jeu de rôle peut servir de méditation pour envisager le monde autrement et se transformer soi-même. Une sorte d’opération alchimique.

Laissez un commentaire