Création, vanité : Descente de l’estrade.

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Bien que j’ai une idée assez nette de ce que je souhaiterais dire en écrivant cet article, je ne sais pas exactement où il va me mener. Ni même si je parviendrai à témoigner correctement de l’état de ma réflexion et de l’impression dont il est question ici : la vanité.

Lecteur.ice, sois compréhensif.ve : Je ne vise personne. Je témoigne de ressentis et je déroule une réflexion. Reçois les avec bienveillance.

J’aimerais raconter une sensation que j’ai très fortement vécue le mois dernier. Il n’a pas été aisé de mettre un mot dessus : les premiers qui me venaient étaient une sensation de vide, de désintérêt, de lassitude.

Et finalement, la sensation a fini par trouver son vocable : la vanité.

On peut l’entendre dans les deux sens : sentiment d’orgueil et futilité.

Je me plais à dire que je suis une créatrice. Mais qu’est-ce que cela signifie au juste ? En quoi ce que je fais est en accord avec ce que je veux, ce que je ressens, mes ambitions profondes ?

Pourquoi suis-je devenue auteure ? Pourquoi est-ce que je partage sur la toile des morceaux d’histoire, des articles, de la politique. Pourquoi est-ce que j’écris des jeux ? Pourquoi ai-je le sentiment que je peux les monnayer ?

Est-ce que tout ceci est réellement utile ?

Ce n’est pas du fishing for compliment ni une lamentation. C’est un énorme chantier intérieur qui conduit à se demander ce qui nous pousse en avant. Sur ce qui nous manque et sur ce que nous souhaitons faire du monde où nous sommes.

Et le mois dernier, tout ce travail, toute cette impression galvanisante de faire quelque chose de notable, d’avoir de l’influence positive, tout ceci… M’a semblé très vain. Détaché de moi-même, de mes aspirations. A la fois gonflé d’ego et d’impuissance.

Ce n’était pas assez et c’était déjà trop.

C’est le Grandeur Nature (GN) Kandorya qui a provoqué cette remise en question profonde. Parce que j’ai été bouleversée dans ma pratique et mes jugements par la population de joueur.euse.s que j’y ai côtoyée, j’ai pris conscience de mes privilèges.

Privilège de l’argent qui t’ouvre les horizons de pratiques, de fréquence, d’investissement, que certains ne se permettent qu’en mettant en danger leur vie quotidienne. Ou ne se permettent pas.

Privilège culturel des connaissances, des réflexions, qui fait du game design un héritage souvent universitaire. Même la lecture politique des ambitions et des pratiques existe parce que j’ai eu la chance de découvrir des auteurs politiques, de pouvoir les comprendre et d’apprendre à les discuter.

Privilège enfin du réseau, parce que j’ai vécu à Paris et que les communautés de la capitale brasse des créateurs variés aux pratiques diversifiées.

Ce sont des facilités, pas des obligations. C’est ainsi que je vois le privilège. Il est plus facile d’évoluer dans le monde lorsque tu le possèdes et parfois cela se fait au détriment de ceux qui ne le détiennent pas.

Qui suis-je, au juste, pour dire à ces gens ce que devrait être un GN ?

Pour trouver médiocre leur pratique ?

Pour juger avec mes critères ce qui est avant tout leur plaisir, leur loisir ?

Jauger la pratique, oui. Juger les gens, non.

Mépris, mépris de classe. Alors qu’à leur contact j’ai réappris que l’humain passait avant le jeu, que l’hospitalité était un don du cœur, que les petites attentions font le cœur de l’amitié, que l’enthousiasme était une façon de voir.

Que tout bancal que soit un GN, sa richesse véritable pouvait bien s’exprimer ailleurs que dans ce que je considérais jusque là comme essentiel : le game design et lui seul.

Plaisir d’intellectuel, assez loin de la réalité vécue par une grande majorité de ses acteurs.

Je croyais avoir reçu une révélation, je me suis découverte donneuse de leçons. Le contenu n’est pas à remettre en cause. Je ne critique que ma posture.

Je suis loin d’avoir fait le tour du sujet, loin d’avoir appréhendé combien les choses sont à nuancer. Il est si facile de faire des avis à l’emporte-pièce pour ce qu’on maîtrise mal et qu’on ne cerne que de l’extérieur.

J’ai été snob.

J’ai été élitiste.

Je voudrais juste pouvoir partager.

Mais partager c’est aussi savoir se taire. Savoir s’avouer qu’on n’a pas voix au chapitre.

On (je) n’apportera pas le GN aux « classes populaires » comme des missionnaires un évangile. Ils pourraient nous apprendre, eux, ce que serait « leur » GN, leurs règles, leurs dynamiques, leurs enjeux. Et hormis proposer une trousse à outils, on n’aurait rien d’autre à faire que leur laisser la place. Les regarder s’approprier les concepts, les tordre, les customiser.

Et nous donner une leçon de game design. Avec leur langue, pas la nôtre.Accepter de ne pas coller nos concepts sur leurs perceptions.

Lâche ce putain de micro.

Descends de l’estrade.

Écoute.

J’ai mis tous mes projets créatifs en stand by. Ne reste que l’un d’entre eux que j’aurais voulu collaboratif.

Je ne veux pas prendre la parole pour le monde. Je veux que le monde prenne la parole. Je voudrais devenir un collectif.

Le plaisir de créer, sous l’éclairage de la vanité, devient une injonction à s’exprimer. Preuve en est qu’on m’a proposé de faire un article sur cette sensation. Mais ceci n’est pas un article. C’est juste un bout de journal intime, brouillon et éparpillé, épinglé sur la place publique parce que -par vanité peut-être encore- il pourrait faire écho. Faire réfléchir ?

Être les pratiquants d’un loisir de niche ne nous protège pas de nos biais sociaux.

Nous n’avons pas le monopole de la bienveillance ni de la vérité.

Êtres des marginaux ne nous empêche pas d’être des oppresseurs.

Nous faisons de notre mieux et parfois nous nous complaisons dans nos avancées, dans notre enthousiasme, dans les compliments d’autrui, dans notre euphorie, dans notre communautarisme aussi.

Il faut juste accepter de le ressentir lorsque cela se présente. Et le verbaliser, comme on peut, pour que tout ne soit pas vain.

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